L’archet se pose, le violoncelliste prend l’air, attaque le prélude. Dans un fauteuil, je ne joue de rien.
Troisième suite, ut majeur. Une octave de gamme, un arpège qui tombe encore jusqu’à l’ut grave, corde à vide : un souffle entier. La gamme remonte et je prends l’air avec elle. Au pupitre, la chose est connue, le souffle suit l’archet. Au fauteuil, personne ne prévient. La gamme se défait en arpèges et les doubles croches ne s’arrêtent plus. Plus un silence où reprendre l’air ; je respire au vol, aux changements d’archet. Je ne puis retenir mes épaules. Le cou suit. La tête dodeline, chien de plage arrière.
À mi-course, Bach plante un sol grave, corde à vide, et le fait revenir sans relâche ; au-dessus, l’harmonie passe par l’ut mineur, par le ré, il ne lâche pas le sol. Je retiens mon souffle. Puis des accords et des silences, les premiers depuis la première note. Je respire dans les trous. La gamme du début revient.
Le prélude ne porte pas de nom de danse. Le mien danse.
À Lucas Lodge, Sir William s’extasie devant la danse, l’un des premiers raffinements des sociétés polies. Darcy lui répond :
Certainly, Sir;—and it has the advantage also of being in vogue amongst the less polished societies of the world.—Every savage can dance.
J’en suis. Seul au salon, sans cavalière, je marque des épaules la battue d’une pièce qui n’en demande aucune, et je ne sais même pas ce que je danse.
Allemande. Les gestes se font saccadés, le souffle aussi, la tête cherche un pas dans les triples croches. Un violoncelliste de Seattle a joué les six allemandes à une danseuse baroque : elle a retenu celle-ci. Mes épaules l’avaient trouvée sans quitter le fauteuil.
Courante. Le titre est français, la musique italienne, une corrente ; les deux mots disent qui court. La courante des maîtres à danser avançait grave et noble, et les correnti de Bach courent trop pour elle. Sauf celle-ci, toute en croches, régulière comme un pas. Le souffle se cale sur la mesure. La danseuse aussi. Deux sur deux.
Sarabande. Pulsation nette, phrases régulières, elle se danse. Elle a un casier. En 1585, les juges de la cour, à Madrid, interdisent de la chanter : deux cents coups de fouet ; six ans de galères pour les hommes. C’est là que je m’immobilise. Accords graves, souffle long, le sauvage se tient comme à la messe devant une repentie.
Deux bourrées, la seconde en ut mineur ; les épaules repartent, sans conviction. La gigue saute, la tête avec, et le souffle court derrière.
Dernier ut. On expire.
Références : Jane Austen, Pride and Prejudice, 1813, I, 6 (Darcy chez Sir William Lucas). Tim Janof, « Baroque Dance and the Bach Cello Suites », Internet Cello Society, 2002 (la danseuse de Seattle, Anna Mansbridge). Álvaro Torrente, « El destierro de la zarabanda (1585) », Revista de Musicología, 2020 (la date de l’interdiction).