Sur les Six Bagatelles pour quatuor à cordes, opus 9, d’Anton Webern
(Article paru sur le site Opus 132 le 10/09/2026 dont voici le lien : https://www.opus132-blog.fr/)
Bagatelle : le mot annonce que ce n’est rien. Une broutille, un rien qu’on expédie. Beethoven en avait fait un genre, jusque dans les mois où commençaient les derniers quatuors : six bagatellesi. Le titre n’est pas de Webern. Son éditeur le lui propose au moment de publier, et il le prend. Six pièces qui font ensemble quatre minutes et demie, une page par mouvement, sous un mot qui concède d’avance le reproche : trop court pour être une œuvre.
Héraclite, fragment 54 :
ἁρμονίη ἀφανὴς φανερῆς κρείττων.
Le français voudrait mettre harmonie. L’allemand de Diels-Kranz met Fügung : la manière dont deux pièces tiennent ensemble. Unsichtbare Fügung, l’ajointement invisible. Le grec ne va pas jusque-là. Aphanês dit ce qui ne se manifeste pas, sans préciser à quel sens il échappe.
Fügung vient de fügen, joindre, et le nom de l’action est resté dans la langue courante : die Fuge, le joint, la ligne où deux pierres se touchent. L’allemand a un second Fuge, qui est la fugue. Le premier est germanique, d’une racine qui veut dire fixer, assembler. Le second vient du latin fuga, la fuite ; en musique le mot nomme le chant où les voix se fuient l’une l’autre. Aucun rapport.
Le même mot pour ce qui assemble et pour ce qui s’enfuit. Un joint qui tient est un joint qu’on ne voit plus : il travaille sous la pierre. Une fugue tient de la même façon. Les voix s’y fuient sans se quitter, et ce qui les tient ne s’entend nulle part.
L’ajointement inapparent est plus fort que l’apparent.
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Les six pièces de l’opus 9 passent leur temps à empêcher une corde de sonner comme une corde. La sourdine, posée de page en page. L’archet contre le chevalet, am Steg, où l’aigu couvre le fondamental : un son mince, vitreux, qui grince. L’archet au-dessus de la touche, am Griffbrett, où le son se creuse. L’archet à sa pointe, an der Spitze, là où il pèse le moins. Des pizzicati partout. Un trille qui ne mène nulle part, à la dernière page.
Un instrument à cordes frottées est une machine à tenir le son. Webern écrit contre elle.
Aucune indication ne presse. Mäßig, Leicht bewegt, Ziemlich fließend : modéré, légèrement animé, assez fluide. Puis Sehr langsam, très lent. Puis Äußerst langsam, extrêmement lent. La dernière est Fließend : ça coule de nouveau.
Heftig bewegt, violemment agité, ouvre les Fünf Sätze opus 5, écrits pour le même effectif : les quatre instruments y frappent la corde avec le bois de l’archet. Le mot revient dans les bagatelles, le temps d’une mesure à l’alto, et il disparaît.
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Pour Sehr langsam et Äußerst langsam, Webern a changé l’unité de la battue. La noire ne suffisait plus : Äußerst langsam est battu en croches, Sehr langsam en doubles croches, un cran plus bas encore. Ce qu’on irait chercher chez l’interprète, il l’a mis dans la barre de mesure.
Le superlatif, il ne le pose pas sur la pièce la plus lente. Sehr langsam l’est davantage. Il le pose sur Äußerst langsam, qui est la plus longue. Le mot compte la durée.
Ces deux pages sont en sourdine à tous les pupitres, du premier signe au dernier, et rien n’y dépasse le pianissimo. Dans Äußerst langsam, le chevalet tient d’un bout à l’autre, et on lit sehr zart, très tendre. Dans Sehr langsam, d’un pupitre à l’autre, le même mot : verlöschend. En train de s’éteindre. Il ne revient qu’une fois ailleurs, à la fin de Ziemlich fließend, à tous les pupitres à la fois. Chaque fois pour finir.
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J’ai trois versions de ces bagatelles. Le Quartetto Italiano, à La Tour-de-Peilz, juin 1970. Le Juilliard, à New York, la même année, pour l’intégrale Webern de CBS. Le Richter Ensemble, à Nanteuil-sur-Marne, un demi-siècle plus tard, sur cordes en boyau et presque sans vibrato, qui les pose en bloc entre deux groupes de contrapunctus de L’Art de la fugue : les deux Fuge au même programme.
Les trois s’écartent dans Ziemlich fließend, où Webern change le tempo presque à chaque mesure : un chiffre de métronome, un ralenti, une accélération, un ralenti encore. Le quart de la pièce les sépare. Elles tombent d’accord sur Äußerst langsam, où il pose une indication au départ et se tait : quelques secondes, pas plusii. Sur ces trois-là, la liberté se prend là où il a écrit un changement. Là où il n’a rien écrit, personne ne prend rien.
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J’ai remis le disque du Quartetto Italiano après des années. Le cœur accélère, les silences se tendent. Une envie de rire monte. Ça se termine, sans résolution. Et d’abord, la joie.
À la troisième écoute, dans Sehr langsam, quelque chose au loin, derrière les instruments. À vingt-trois secondes, un oiseau. À trente, un autre. Encore un quand la page s’achève. Et un dernier à la fin d’Äußerst langsam.
Ils ne sont pas ailleurs. Ni dans les pièces rapides, ni dans les pages qui encadrent celles-là. Ils sont exactement dans les deux que Webern a mises en sourdine du premier signe au dernier, celles pour lesquelles il a dû changer l’unité de la battue, celles où rien ne dépasse le pianissimo.
La salle des Remparts, au bord du Léman : une salle communale, et c’était juin.
Personne ne les a voulus. Personne ne les a écrits. Ils entrent dans la musique la plus retenue qui soit, à l’endroit exact où elle laisse de la place. Tout est écrit, rien ne les tient. L’œuvre n’a pas changé. La bande non plus. Ce qui s’y entend a changé, et il a fallu revenir pour que ça apparaisse. Inapparent, et plus fort que l’apparent.
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J’ai entendu ces pièces une fois en concert. Los Angeles, un lundi soir de novembre, au Bing Theater du musée du comté : un portrait Webern dans la série des Monday Evening Concerts. Au programme, l’opus 5, l’opus 9, l’opus 28, le Trio. Le Quatuor Parisii jouait. La salle était aux trois quarts vide ; ces lundis-là, on donnait ce que personne ne programmait ailleurs. Schoenberg est mort dans cette ville.
Ce que j’ai noté le lendemain matin tenait à peu de chose. Que le silence y avait eu sa part. Que le cœur avait accéléré. Et un renversement que je ne cherchais pas à écrire : l’opus 28, que je préférais d’ordinaire, m’avait moins pris ; l’opus 5, que j’aimais mal, avait été grand. Les partitions n’avaient pas bougé.
La note finissait sur un mot : souffle.
Cinq ans plus tard, les Parisii jouaient à midi dans la salle des fêtes de la mairie d’Ivry-sur-Seine. Au programme, le seizième quatuor de Beethoven, alors mon préféré. Le dernier, écrit deux ans après ses six bagatelles. J’y suis allé parce que ces quatre-là avaient joué Webern à Los Angeles.
Un lundi soir aux trois quarts vide, une salle des fêtes entre deux sandwichs. Le format annonce que ce n’est rien.
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Une préface de Schoenberg précède l’opus 9. Il y dit ce que la brièveté coûte.
Man bedenke, welche Enthaltsamkeit dazu gehört, sich so kurz zu fassen.
Songez à ce qu’il faut d’abstinence pour se faire si bref. Enthaltsamkeit : on se retient, on s’abstient, on garde par-devers soi. Le mot va avec la sourdine et le chevalet.
Puis vient la phrase qu’on cite toujours seule. La voici avec celle qui la précède :
Jeder Blick läßt sich zu einem Gedicht, jeder Seufzer zu einem Roman ausdehnen. Aber: einen Roman durch eine einzige Geste, ein Glück durch ein einziges Aufatmen auszudrücken: solche Konzentration findet sich nur, wo Wehleidigkeit in entsprechendem Maße fehlt.
Tout regard peut s’étendre en poème, tout Seufzer en roman. Mais exprimer un roman par un seul geste, un bonheur par un seul Aufatmen : une telle concentration ne se trouve que là où l’apitoiement manque à proportion.
On coupe avant le Aber, et la phrase perd ce contre quoi elle se dresse. Schoenberg oppose deux souffles. Seufzer, le soupir : celui qu’on étire jusqu’au roman. Et l’apitoiement qu’il chasse à la dernière ligne, c’est le soupir qui le porte.
Le mot concentration y est. L’exemple qu’en donne Schoenberg est un relâchement. Aufatmen, c’est le souffle qu’on rend quand la tension cède. L’expiration, le soulagement.
Ma note finissait sur souffle. Le français n’a qu’un mot. L’allemand en a deux, et Schoenberg choisit : celui qu’on rend. Je n’avais pas encore lu la préface.
Toute l’écriture retient. Ce qu’elle exprime se rend.
Quel souffle.
i Voir Beethoven et la volonté — Les Variations Diabelli, Opus 132, janvier 2026.
ii La partition. Les six indications de tempo dans l’ordre : Mäßig, Leicht bewegt, Ziemlich fließend, Sehr langsam, Äußerst langsam, Fließend. Opus 9 : cinquante-sept mesures, une page par mouvement, quatre minutes et demie. Métronomes, tous donnés en ca. : quatre mouvements battus à la noire, de soixante à cent vingt ; Äußerst langsam à la croche, quarante ; Sehr langsam à la double croche, soixante — Sehr langsam est donc la plus lente, et Äußerst langsam la plus longue, treize mesures contre huit. Ziemlich fließend, neuf mesures : trois chiffres de métronome, un rit., un accel., un rit., un molto rit. Fließend : deux chiffres, trois fois rit. — tempo, un point d’orgue que Webern précise (lang). Verlöschend : Sehr langsam, mesure sept, trois parties ; Ziemlich fließend, dernière mesure, aux quatre parties. Le Heftig de l’opus 9 : Mäßig, mesure sept, la noire à quatre-vingt-seize. Fünf Sätze opus 5, 1909 ; premier mouvement, Heftig bewegt, la noire à cent. Voir la partition sur IMSLP.
Les disques. Quartetto Italiano, salle des Remparts, La Tour-de-Peilz, 13-24 juin 1970 : 4′29. Juilliard, New York, 27 février 1970, intégrale Webern de CBS dont Boulez dirige les pages d’orchestre : 4′10. Richter Ensemble, Passacaille, 2023, cordes en boyau, les six bagatelles en bloc entre deux groupes de contrapunctus de L’Art de la fugue : 4′16. Le Webern enregistré en août-septembre 2021 en l’église Sainte-Marguerite-d’Antioche à Nanteuil-sur-Marne, le Bach en juillet-août 2019 à Villenoy, d’où les deux diapasons, quatre cent trente-deux et quatre cent quinze. Sur Äußerst langsam, dans le même ordre : 78, 75, 74. Sur Ziemlich fließend : 26, 23, 20. Trois versions ne font pas une série, et une pièce brève s’écarte plus vite en proportion : les chiffres donnent une tendance, pas une loi.
Les dates. Opus 9 composé entre 1911 et 1913, préface de Schoenberg à l’édition de 1924, où le titre est venu de l’éditeur ; le nom d’Emil Hertzka, qui dirigeait Universal Edition, repose sur une attribution. L’inscription non multa sed multum, que Webern porte la même année sur l’exemplaire offert à Berg, n’est passée dans aucune édition. Bagatelles de Beethoven : opus 33, sept pièces ; opus 119, onze ; opus 126 (1824), six comme ici. Seizième quatuor, opus 135, achevé en octobre 1826. Bing Theater, Los Angeles, 4 novembre 1996 ; Schoenberg y était mort en 1951. Salle des fêtes d’Ivry-sur-Seine, 29 janvier 2002 ; les Parisii gravaient cette année-là l’intégrale des quatuors de Webern.