Catégorie : Philosophie

Les articles concernant la philosophie, particulièrement l’esthétique, la poïétique, l’ontologie, l’éthique, l’art

  • Le surgissement aime à se dérober

    Trois mots grecs. Un nom, un infinitif, un verbe conjugué. φύσις κρύπτεσθαι φιλεῖ On traduit : « La nature aime à se cacher. » Le mot Φύσις ne veut pas dire « nature ». Le mot vient de φύω : pousser, croître, surgir. La racine indo-européenne est bhū-, qui donne le latin fui, l’anglais to be, le sanscrit bhavati. Avant de…

  • Revenir, augmenter

    On a tous été saisi. Une chanson de trois accords, un soir d’été, et tout le corps cède. Gorge serrée, ventre noué, quelque chose entre la joie et la peine qui ne se nomme pas. L’émotion brute ne demande ni préparation, ni culture, ni deuxième écoute. Elle frappe. Et c’est assez. On y revient. Même…

  • Joyce, le tas qui tient

    Paris, 1939. James Joyce dépose Finnegans Wake après dix-sept ans de travail. Six cent vingt-huit pages. Soixante langues. Aucune concession. Il ne simplifie rien, n’explique rien. Il dépose et meurt deux ans plus tard. Le livre est illisible. L’accusation revient à chaque génération, intacte. La défense aussi : pas illisible — dense. Chaque mot comprime deux langues,…

  • Le tas et la glaise — Souriau, Rosset, Héraclite

    Le tas de glaise Un tas de glaise sur une sellette. Existence physique totale — poids, humidité, résistance sous le pouce. Existence esthétique nulle. Rien ne rayonne, rien ne tient encore, rien ne paraît. L’ébauchoir n’a pas touché la masse. La sculpture n’existe pas — et pourtant elle est là, dit Souriau, à l’état de « demi-jour ». Pas…

  • Deux ré — Bach partita n°2

    Cöthen, entre 1717 et 1720. Bach écrit six pièces pour violon seul. Pas de basse continue, pas d’accompagnement. Un instrument à quatre cordes, seul face au silence. Sur la page de titre, il note : Sei Solo. Six solos — mais aussi, en italien bancal, sois seul. Le violon ne peut compter que sur lui-même. La Partita…

  • Rancière — ce qui persiste quand le partage a changé

    Jacques Rancière L’expérience esthétique. Dialogue avec Bernard Aspe. Nous, 2025. Un serrurier, début du XIXe siècle. Il se plaint. N’est pas dans sa vocation. Aurait voulu être peintre. Il oppose un geste des mains à un autre : celui, doux, de l’artiste libre qui a le temps, contre les gestes brutaux du travailleur contraint. Deux phrases,…

  • Deux crânes : Basquiat — Warhol

    Même sujet : le crâne, la mort. Deux gestes opposés. Jean-Michel Basquiat peint Untitled (Skull) en 1981. Acrylique et pastel gras sur toile, 207 × 176 centimètres. Un crâne à l’échelle d’un corps humain. Premier contact : la taille m’arrête. L’image s’efface devant la présence. Le crâne occupe quatre-vingts pour cent de la surface, décentré vers la…

  • Deleuze — le tas et l’ordre

    Gilles Deleuze, Sur la peinture, Paris, Minuit, 2023 (transcription des cours de Vincennes, mars-juin 1981 — édition préparée par David Lapoujade). Un peintre devant sa toile. Elle est blanche. Faux, dit Deleuze. Elle est pleine. Pleine de clichés, de fantômes figuratifs, de narrations prévisibles, de compositions attendues. Des ectoplasmes — dans la tête, dans le cœur, dans…

  • Fragment 18 d’Héraclite : l’inespérable

    Dans trois articles précédents, j’ai proposé des lectures du fragment 52 (la vivance est un enfant qui joue aux pions), du fragment 124 (des choses répandues au hasard, le plus beau, la cosmance) et du fragment A6 (tout se retire et rien ne demeure). Le premier donnait la règle du jeu. Le second donnait la…

  • Diogène jetant son écuelle : Nicolas Poussin

    Louvre, aile Richelieu. Nicolas Poussin, Diogène jetant son écuelle, 1655. Huile sur toile, 160 × 221 cm, INV 7308. Le tableau est immense. Sombre. L’œil est attiré par le ciel, plus clair, dans la partie supérieure. Sur la gauche, partie inférieure, masse végétale très sombre. Au-dessus : trois arbres, forts, droits. Entre leurs troncs, une percée.…