Reprise sur Le Matin des origines de Pierre Bergounioux
J’ai écrit ici, il y a trois jours, que la prose de Bergounioux performe l’augmentation au moment même où elle pleure la perte. La fleur de la Roque — celle qui se nouait à la rampe en fer de l’escalier monumental — avait gagné le mot trente ans après que l’enfant l’eut vue. Je revenais alors sur la métaphore : « haut ceinturée comme une incroyable du Directoire ». Une couche m’avait échappé.
Après coup, j’ai re-réfléchi à ce passage. Cette fleur, pour ma part, je l’ai toujours appelée bignone — féminin, deux syllabes, mot du jardin. Lire bignonia pour la même plante, dans un récit d’enfance lotoise, sous une plume corrézienne, ne sonnait pas juste à mon oreille. J’ai vérifié.
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Le fait est net. Bignone entre en français en 1751, dans l’Encyclopédie, comme francisation courante du latin botanique. Bignonia reste la forme savante, masculine — Tournefort baptisa le genre en 1694, en l’honneur de l’abbé Bignon, bibliothécaire de Louis XIV. Le CNRTL est sans ambiguïté : « bignonia correspond au registre scientifique/latin ; bignone représente la version française courante. » Le Dictionnaire de l’Académie hiérarchise pareillement.
Première attestation littéraire de la forme française : Chateaubriand, 1801. Depuis, la langue commune dit la bignone. La flore et l’herbier disent le bignonia. Deux registres pour une même fleur — l’un de la rampe, l’autre du livre.
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Bergounioux écrit le bignonia. Deux fois, dans Le Matin des origines. « Un bignonia aux branches épaisses comme des bras se nouait à la rampe en fer. » Trente pages plus loin : « Le bignonia, fidèle, enlaçait le garde-corps. » Masculin, latin, mot d’herbier.
Voilà ce qui m’avait échappé.
Le diagnostic du premier billet portait sur la métaphore — « incroyable du Directoire » — comme couche d’apparat lettré posée trente ans après sur la fleur de l’enfant. La taxonomie du Premier Directoire suppose une connaissance que l’enfant de cinq ans n’avait pas. La phrase précise est la phrase du retour. Soit.
Mais avant la métaphore, déjà le nom. Avant que la fleur soit « haut ceinturée comme une incroyable », elle est « un bignonia ». Le substantif a été rebaptisé avant qu’aucune image l’atteigne. La couche lexicale précède la couche rhétorique. Lire le bignonia dans une chronique de la France lotoise des années cinquante, c’est lire le mot du livre, pas le mot du jardin.
Bergounioux a pris la seconde forme.
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Le geste est de la même famille que « magna parens frugum » — Virgile au garde-corps de la doline lotoise, en latin, sans guillemets, comme s’il allait de soi. De la même famille que l’antichambre de l’Olympe pour la cuisine de M. Salvant. De la même famille que l’aurore « encre » contre l’aurore homérique aux doigts de rose. Une couche après l’autre, l’écrivain ramène à l’enfance ce que l’enfance n’avait pas. Le décor est lotois ; le lexique est de Tournefort, de Virgile, d’Hésiode, du Directoire, de l’Olympe. Le retour ajoute l’apparat.
Et le mécanisme opère avant la métaphore, dans le simple choix du substantif. L’écrivain a renommé la fleur avant de la décrire.
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Le premier billet voyait la couche métaphorique ; il manquait la couche lexicale, plus profonde, qui la fonde. La fleur s’augmente à trois étages : le nom (Tournefort), la citation (Virgile), la métaphore (Directoire). Trois strates d’apparat lettré sur une rampe de fer qu’aucun enfant de cinq ans, dans aucun Lot, dans aucune mémoire, n’avait vue ainsi.
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Et le geste qui consiste à revenir, après coup, le constater est lui-même la chose qu’il fallait constater. Le retour augmente. Sur Bergounioux, sur la fleur, sur ma propre lecture. Je relis un billet que j’ai écrit ; j’y trouve une couche que je n’avais pas vue ; j’écris pour le dire. La matière se dépose à la phrase qui revient.
La fleur a gagné le mot, je l’avais déjà dit. Elle l’avait gagné une couche plus tôt que je ne l’avais vu. Au substantif, déjà. Avant l’image.
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Jusqu’à preuve du contraire, naturellement. Si chez les Bergounioux, à la rampe de la Roque, on disait le bignonia, je me plante — et c’est le cas de le dire.