Le livre qui pleure la parole

Giorgio Colli a écrit un beau livre pour dire que les livres ont tout gâché.

La naissance de la philosophie. La thèse est nette, et elle tient. Avant Platon, des sages. Ils parlaient. Leur sagesse vivait dans la voix, dans l’oracle, dans l’énigme jetée à un autre homme comme un défi mortel. Puis Platon invente le dialogue écrit, lui donne un nom neuf, philosophia, et ce nom recouvre une perte. L’amour de la sagesse est en dessous de la sagesse. La philosophie naît comme une décadence.

Colli convoque Platon contre l’écrit, et Platon s’y prête. Le mythe de Theuth, dans le Phèdre : l’écriture est un remède qui ruine la mémoire au lieu de la nourrir. La Lettre VII : aucun homme sérieux ne confie ses pensées sérieuses à des lettres immobiles. Et Socrate, le plus sage, n’a rien écrit. La dernière phrase du livre tranche : ce tronc d’avant la philosophie est plus vital que la philosophie elle-même.

Beau. Et écrit. À peine cent pages ciselées pour pleurer la voix perdue. Le philologue qui démontre que l’écriture tue la sagesse le démontre par écrit, et magnifiquement. Je ne lis pas ce livre sans sourire — le sourire qu’on a pour quelqu’un qu’on admire et qu’on prend en flagrant délit.

Car ce qu’il fait, il le fait mieux que personne. Il défait Nietzsche. L’Apollon serein, mesuré, solaire, le dieu de la belle forme : Colli montre que c’est une moitié de dieu. L’autre moitié est la folie. La Pythie en transe, l’oracle obscur, la flèche qui tue de loin. Le Phèdre le dit, que Nietzsche avait lu trop vite : la folie est le plus grand des biens, et c’est par elle que la divination parle. Colli rend à la sagesse grecque son fond de transe et d’énigme. Il refuse aussi le fleuve d’Héraclite, le panta rhei, ce contresens tardif qu’on récite encore. Sur tout cela, je marche avec lui.

Et puis, chaque fois, il creuse. C’est là qu’on se sépare.

Le terrain dégagé, Colli descend toujours vers un ailleurs. Derrière les contraires, l’Un. Derrière l’apparence, le dieu. Sous le monde manifeste, un fond caché : il en fait un titre de chapitre, le pathos du caché. Schopenhauer veille à chaque page, le monde réduit à un voile, et le vrai qui se tient derrière. Le sage, pour Colli, est celui qui sait qu’il y a un derrière.

Fragment 123 d’Héraclite : φύσις κρύπτεσθαι φιλεῖ. Il traduit nature aime se cacher, c’est aussi le titre d’un de ses livres. Colli y entend un dieu qui se voile, l’Un qui se cache derrière l’apparence, le caché plus fort que le manifeste. Je traduis surgeance aime à se dérober1. J’y entends un corps. De la vapeur qui s’amincit en montant. Une chose qui se retire dans le mouvement même qui la fait paraître, sans personne pour la cacher, sans rien derrière. Le même fragment, deux directions : il s’enfonce vers le dieu, je reste à la surface de l’eau.

Ici l’ironie du début cesse d’être une farce. La voix perdue qu’il pleure et le dieu caché qu’il cherche sont une seule et même chose. Toujours le réel est ailleurs. Derrière le voile, pour la métaphysique. Avant l’écriture, pour l’histoire. Un âge d’or révolu, une plénitude qu’on a laissé filer, et nous en aval, dans le manifeste et dans la copie froide. La nostalgie de la parole, c’est l’arrière-monde mis au passé.

Or l’écrit peut vivre. Son livre le prouve contre sa thèse : ces pages respirent, elles ont une voix, on les entend. Une phrase peut sonner parlée. Elle peut garder la chaleur du souffle sans la reléguer dans un paradis perdu. Le vivant ne se tient pas derrière nous, ni au-dessus de nous. Il se tient dans la page, quand la page reste assez près de la voix.

Je ne pleure pas la parole. J’écris comme je parle. Ici, sans dieu ni âge d’or, ni devant ni derrière.


La naissance de la philosophie, Giorgio Colli, traduction Patricia Farazzi, Éditions de l’éclat, Paris, 2004.


  1. Voir l’article : Surgeance aime à se dérober ↩︎