Ulysse : Mulligan veut enseigner les Grecs à Télémaque

Je reviens souvent à Ulysse.

Tour Martello, au-dessus de la baie de Dublin, le matin du 16 juin 1904. Buck Mulligan se rase sur la terrasse, regarde la mer. Il a une émotion lettrée. Alors il la cite. Dans la traduction d’Auguste Morel, revue par Larbaud :

La voilà bien la mer, celle d’Algy, la grise et douce mère. La mer pituitaire. La mer contractilo-testiculaire. Epi oinopa ponton. Ah, Dedalus, les Grecs. Il faut que je vous les fasse connaître. Il faut que vous les lisiez dans le texte. Thalatta ! Thalatta ! Elle est notre mère grande et douce1.

Trois mers en quelques mots. Algy, c’est Swinburne et sa grande douce mère anglaise. Epi oinopa ponton, c’est Homère, la mer couleur de vin. Thalatta ! Thalatta !, c’est le cri des Dix Mille chez Xénophon, lorsqu’ils retrouvent la mer au bout de la longue marche. Mulligan les aligne comme des bibelots sur le parapet, et conclut qu’il doit apprendre les Grecs à son compagnon.

Le compagnon s’appelle Dedalus. Le livre s’appelle Ulysse. C’est l’Odyssée. Mulligan propose d’enseigner les Grecs à Télémaque.

La traduction française de Morel francise tout : la mer devient « pituitaire », « contractilo-testiculaire ». Le grec de Mulligan, lui, reste en grec : Epi oinopa ponton, Thalatta. On ne traduit pas un bibelot, on l’expose. Le bibelot, c’est le grec qu’on montre. L’outil, c’est le grec dont on ne peut pas se passer. Mulligan montre. Sa culture tient à ce qui, justement, ne passe pas la frontière de la langue.

Il a pourtant tout pour lui. La prosodie d’abord, qu’il savoure sur son propre nom : « Malachie Mulligan, deux dactyles. Mais il rend un son hellénique, pas vrai ?2 » Swinburne, Xénophon, le bon vers d’Homère au bon endroit. Il a tout lu, il cite juste. Seulement il ne fait que ça : citer.

Stephen, lui, ne cite rien. Il n’en a pas besoin : il est déjà dedans. Celui qui veut lui apprendre les Grecs ne s’aperçoit pas qu’il fait la leçon au seul personnage de la scène qui n’a rien à apprendre.

Mulligan parle des Grecs. Joyce, lui, refait l’Odyssée — une journée, un Dublinois, une ville. L’un cite la mer couleur de vin. L’autre écrit le voyage.


 

Les passages en version originale :

  1. —God! he said quietly. Isn’t the sea what Algy calls it: a great sweet
    mother? The snotgreen sea. The scrotumtightening sea. Epi oinopa ponton. Ah, Dedalus, the Greeks! I must teach you. You must read them
    in the original. Thalatta! Thalatta! She is our great sweet mother.
    Come and look. ↩︎
  2. —My name is absurd too: Malachi Mulligan, two dactyls. But it has a
    Hellenic ring, hasn’t it? Tripping and sunny like the buck himself. We
    must go to Athens. Will you come if I can get the aunt to fork out
    twenty quid? ↩︎