Le schéma et le magasin

Un lecteur me demande ce que j’entends par déposer. J’en avais fait le titre d’un billet sur ce carnet, indiquer, déposer. J’y avais écrit « par dépôt, au sens où j’ai dit » et je n’en avais pas donné le sens. En lieu de définition, deux exemples et une conséquence tenaient.

Le premier exemple, la scène du temple d’Éphèse, ne tient pas. Elle repose sur Diogène Laërce, seul à la rapporter, sept siècles après les faits. Dans un article de juillet j’ai montré qu’elle a les traits d’une anecdote fabriquée après coup, à partir des phrases qu’elle prétend expliquer. J’ai donc appuyé un concept sur une scène que j’ai démontée deux mois plus tard.

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Reste Joyce, le second exemple. Ulysse paraît le 2 février 1922. Le 21 septembre 1920, Joyce envoie à son traducteur italien Carlo Linati un tableau donnant, pour chacun des dix-huit épisodes, l’heure, l’organe, l’art, la couleur, le symbole, la technique. Un autre circule chez ses proches. Stuart Gilbert le publiera en 1930 dans James Joyce’s Ulysses: A Study. Deux pages suffiraient à porter le plan du livre.

Pour Finnegans Wake, il a procédé différemment. En mai 1929, dix ans avant la parution, Sylvia Beach publie Our Exagmination Round His Factification for Incamination of Work in Progress, douze essais sur le livre en cours, Beckett en tête, commandés et supervisés par Joyce. J’ai écrit en mars que Joyce n’expliquait rien ; c’est faux. Il n’a pas cessé d’en parler.

Le plus près qu’il ait été d’un plan est une liste de signes, les sigla, envoyée à Harriet Shaw Weaver le 24 mars 1924 : un E couché pour Earwicker, un delta pour Anna Livia, une croix pour les quatre vieillards. Un carré tient la place du titre, qu’il taira, écrit-il, tant que le livre ne se sera pas davantage écrit lui-même. La liste nomme des personnages et s’arrête là. Il n’a jamais donné de plan.

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Diogène donne l’explication pour ce qu’elle est : ὡς μέν τινες, à ce que disent certains. Héraclite se serait fait obscur exprès, « afin que seuls les capables en approchent, et qu’il ne soit pas méprisé pour être devenu commun ». Pour Joyce, la même explication vient de Jacques Benoist-Méchin, alors âgé de vingt ans, employé par Valery Larbaud pour traduire des extraits d’Ulysse en vue d’une conférence, à la veille de la parution. Le traducteur réclame le schéma ; Joyce n’en lâche qu’une part, et lui aurait dit : « J’y ai mis tant d’énigmes et de casse-tête que cela occupera les professeurs pendant des siècles à discuter de ce que je voulais dire, et c’est le seul moyen d’assurer son immortalité. » La phrase est fameuse, et pourtant, Joyce ne l’a écrite nulle part. Elle vient d’entretiens que Benoist-Méchin accorde à Richard Ellmann dans les années cinquante, alors qu’il cherche à vendre le schéma.

En décembre 2018, l’exemplaire de Benoist-Méchin est passé chez Sotheby’s, estimé trente-cinq à cinquante-cinq mille livres. Bien entendu, la notice de vente cite la phrase.

Héraclite, Joyce, une même explication pour deux relais tardifs : l’obscurité serait un calcul et la densité un défaut qu’il faut justifier. Et pourtant, aucun des deux auteurs ne l’a écrite.

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Joyce a écrit autre chose. À Harriet Shaw Weaver, le 24 novembre 1926 : « Une grande part de toute existence humaine se passe dans un état qu’aucune langue de plein éveil, aucune grammaire au cordeau, aucune intrigue qui va de l’avant ne peut rendre sensible. » Et ce qu’il a laissé imprimer de son vivant, en 1931, chez un Max Eastman qui n’en croyait rien : « En écrivant sur la nuit, je ne pouvais vraiment pas, je sentais que je ne pouvais pas, employer les mots dans leurs liaisons ordinaires. Employés ainsi, ils ne disent pas comment les choses sont dans la nuit, aux différents stades — conscient, puis semi-conscient, puis inconscient. »

Si la forme semble obscure, c’est qu’elle suit la matière : Lorsque le sommeil comprime, les mots se compriment. Lorsque le rêve s’emballe, la syntaxe tresse en entrelacs et les mots-valises défilent. Rien n’est caché, tout est dit, à condition d’accepter la langue (les langues) qui le dit.

On voit la densité comme un mur. Il faudrait chercher derrière, trouver la clé. Le mot-tonnerre ne se perce pas, il se parcourt. Et chaque retour rend une langue, un son, une tonalité qu’on n’avait pas entendue sans annuler la précédente. La matière a suffisamment d’épaisseur pour qu’on puisse y circuler, longtemps, pour le plaisir même. C’est tout ce qu’elle demande.

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Déposer se fait en un lieu. Il y a un dépositaire, sans qu’il y ait de destinataire. J’ai dit du temple d’Éphèse qu’on y remettait un rouleau à l’archive. Cela vaut de tout dépôt. Le dépositaire n’a pas à comprendre ce qui est déposé, il a à conserver. Il est là pour pouvoir rendre la chose intacte, sans y ajouter une ligne.

Le silence de l’auteur ne décide de rien. Joyce a parlé pendant vingt ans de Finnegans Wake.

Indiquer, ici, c’est joindre l’instruction à l’objet. Un livre indiqué est un livre dont le plan a été écrit. Lorsque le livre est le plan, le livre est déposé. Voilà ce que j’entends par déposer.

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En juin 1967, Sol LeWitt écrit dans Artforum que désormais l’idée devient une machine qui fait l’art. À partir de 1968 il conçoit ainsi des wall drawings qui tiennent dans des instructions et des diagrammes consignés, accompagnés d’un certificat d’authenticité.

Ainsi, l’artiste conçoit et planifie, des assistants exécutent les consignes. L’œuvre est celle de LeWitt. À la fin de l’exposition on efface le dessin. On pourra le refaire ailleurs de la même façon. Près de vingt ans après la mort de Sol LeWitt, ses dessins sont encore exécutés et présentés.

Tout est indiqué. L’objet est périssable et l’instruction porte l’œuvre. C’est le tableau de Linati poussé à l’extrême : le plan devient l’œuvre.

Les deux tiennent. LeWitt a tout mis dans l’instruction et délaissé l’objet périssable. Joyce a tout mis dans l’objet et n’a pas eu de plan à laisser. Ce qu’il faut, c’est que l’instruction porte, ou que l’objet lui-même porte.

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En 2025, la Bibliothèque nationale a reçu au titre du dépôt légal 77 341 livres, 178 350 fascicules de périodiques, et moissonné 4,2 milliards d’URL. Tout est collecté. La consultation existe : sur place, en salle de recherche, pour les lecteurs inscrits. Le livre peut vivre ailleurs ou pas ; l’exemplaire déposé dort en magasin dans les deux cas.

Le dépôt légal ne demande rien à l’objet et ne joint aucune instruction. Ni l’objet ni l’instruction n’y portent. Ce magasin est la destination par défaut de tout livre publié, de toute URL, et rien n’en excepte ce billet même. Un livre déposé est un livre conservé. Conservé n’est pas tenu.

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Ce qui reste d’Héraclite tient dans les 126 fragments de l’édition de Diels et Kranz qui fait encore foi aujourd’hui. 126 fragments parmi ceux transmis dans les siècles qui ont suivi l’épisode du temple d’Artémis par des citateurs ayant chacun leur propre lecture d’Héraclite. Aucune consigne n’est jointe, et il n’y en avait pas à joindre.

Joyce meurt le 13 janvier 1941. Finnegans Wake a été publié vingt mois avant. Il n’aura vu ni les annotations, ni les concordances, ni les quatre-vingt-cinq ans de lectures qui ont suivi. C’est ici que réside le dernier trait de ce qu’est déposer : on ne saura jamais si l’objet a porté. Le dépositaire garde, il ne rend de comptes à personne.


Références : James Joyce, Letters (les signes envoyés à Harriet Shaw Weaver, mars 1924) et Selected Letters (la lettre de novembre 1926 sur la langue de plein éveil). Max Eastman, The Literary Mind, 1931, qui rapporte les mots de Joyce sur la nuit et n’y croit pas. Richard Ellmann, James Joyce, pour le propos que Benoist-Méchin lui livre trente ans après les faits ; Sam Slote, Marc A. Mamigonian et John Turner, Annotations to James Joyce’s Ulysses, 2022, qui tiennent que Joyce ne l’a jamais dit. Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, IX, 6. BnF, « Dépôt légal : chiffres clés », données 2025.