Étiquette : Héraclite

  • Didi-Huberman — l’éboulis a une forme

    Cap Sounion, fin d’après-midi. Le temple de Poséidon, ce qu’il en reste. Dix-huit colonnes blanches au-dessus de la mer. Le marbre garde encore la chaleur du jour. On s’approche, on touche. Le bleu derrière. Le corps tombe. Pas de fronton, pas de toit, pas de statue. Une moitié de péristyle. On tombe. J’y pense en…

  • Le surgissement aime à se dérober

    Trois mots grecs. Un nom, un infinitif, un verbe conjugué. φύσις κρύπτεσθαι φιλεῖ On traduit : « La nature aime à se cacher. » Le mot Φύσις ne veut pas dire « nature ». Le mot vient de φύω : pousser, croître, surgir. La racine indo-européenne est bhū-, qui donne le latin fui, l’anglais to be, le sanscrit bhavati. Avant de…

  • Joyce, le tas qui tient

    Paris, 1939. James Joyce dépose Finnegans Wake après dix-sept ans de travail. Six cent vingt-huit pages. Soixante langues. Aucune concession. Il ne simplifie rien, n’explique rien. Il dépose et meurt deux ans plus tard. Le livre est illisible. L’accusation revient à chaque génération, intacte. La défense aussi : pas illisible — dense. Chaque mot comprime deux langues,…

  • Le tas et la glaise — Souriau, Rosset, Héraclite

    Le tas de glaise Un tas de glaise sur une sellette. Existence physique totale — poids, humidité, résistance sous le pouce. Existence esthétique nulle. Rien ne rayonne, rien ne tient encore, rien ne paraît. L’ébauchoir n’a pas touché la masse. La sculpture n’existe pas — et pourtant elle est là, dit Souriau, à l’état de « demi-jour ». Pas…

  • Deux ré — Bach partita n°2

    Cöthen, entre 1717 et 1720. Bach écrit six pièces pour violon seul. Pas de basse continue, pas d’accompagnement. Un instrument à quatre cordes, seul face au silence. Sur la page de titre, il note : Sei Solo. Six solos — mais aussi, en italien bancal, sois seul. Le violon ne peut compter que sur lui-même. La Partita…

  • Deleuze — le tas et l’ordre

    Gilles Deleuze, Sur la peinture, Paris, Minuit, 2023 (transcription des cours de Vincennes, mars-juin 1981 — édition préparée par David Lapoujade). Un peintre devant sa toile. Elle est blanche. Faux, dit Deleuze. Elle est pleine. Pleine de clichés, de fantômes figuratifs, de narrations prévisibles, de compositions attendues. Des ectoplasmes — dans la tête, dans le cœur, dans…

  • Fragment 18 d’Héraclite : l’inespérable

    Dans trois articles précédents, j’ai proposé des lectures du fragment 52 (la vivance est un enfant qui joue aux pions), du fragment 124 (des choses répandues au hasard, le plus beau, la cosmance) et du fragment A6 (tout se retire et rien ne demeure). Le premier donnait la règle du jeu. Le second donnait la…

  • Tout se retire — Héraclite, fragment A6

    La fugue initiale. Ut dièse mineur. Quatre voix qui entrent une à une, tissent un contrepoint austère. Sept minutes de rigueur. L’oreille est comprimée dans cette tonalité sombre, anguleuse — quatre dièses, territoire difficile. La fugue s’achève sans conclure. Elle suspend sur un accord qui ne résout rien. Et le deuxième mouvement bondit — en ré majeur.…

  • Fragment 124 d’Héraclite : La cosmance du tas

    σάρμα εἰκῇ κεχυμένον ὁ κάλλιστος κόσμος. Le fragment 124 d’Héraclite dit que le plus bel arrangement — le κόσμος, la parure du monde — est un tas d’ordures jeté au hasard. Vingt-cinq siècles de traductions ont tenté d’adoucir le choc. On peut le lire autrement. * Dans un précédent article, j’ai proposé une lecture du fragment 52…

  • Fragment 52 d’Héraclite

    Éphèse, début du Ve siècle avant notre ère. Un homme écrit par fragments. Pas de traité, pas de système. Des éclats. La postérité l’appellera ὁ σκοτεινός : l’Obscur. Il refuse d’expliquer. Il affirme. De son livre, déposé dans le temple d’Artémis, il ne reste que des fragments cités par d’autres. Celui-ci compte 8 mots. Vingt-cinq siècles…