Étiquette : Héraclite

  • La page n’était pas vide

    On connaît la scène. L’écrivain devant la feuille, le peintre devant la toile. Rien. Le vertige du commencement, et le courage qu’on prête à celui qui fait surgir quelque chose là où il n’y avait rien. Deux voies s’opposent là-dessus depuis un siècle. Première voie : on crée ex nihilo. Malraux la tenait — l’artiste véritable efface…

  • L’astre sans atmosphère

    Noël 1872. Nietzsche offre à Cosima Wagner cinq préfaces à « cinq livres qui n’ont pas été écrits. » La première porte un titre de feu : La Passion de la vérité. En son centre, une figure convoquée comme preuve qu’un tel orgueil a pu exister. Héraclite. Mais pas celui qu’on attend. La tradition l’a scellé en un…

  • De surgissement à surgeance

    Mars 2026 : « Le surgissement aime à se dérober. » Sept semaines plus tard, le mot me résiste. Je le serre. Surgeance. Φύσις compte deux syllabes. Surgissement en compte trois, finale en -ment qui retombe. Surgeance en compte deux, finale ouverte. Le compte est juste. Le suffixe travaille. -issement clôt l’acte (aboutissement, fléchissement, achèvement). -ance le tient…

  • Le hasard qui prend, le hasard qui défait

    Rosset a écrit la philosophie de la sauce mayonnaise. Logique du pire, chapitre II. Trois sorts possibles pour la sauce, donc pour la pensée : la sauce qui prend — philosophie réussie. La sauce ratée — philosophie qui n’a pas su trouver son principe de liaison. La sauce qu’on renonce à monter — philosophie tragique, qui garde les ingrédients…

  • Une voyelle, une consonne

    Une voyelle sépare κοινός de καινός. Un alpha à la place d’un omicron, rien de plus. Le commun, le neuf. La langue grecque a posé les deux mots à un iota l’un de l’autre, comme pour nous encourager à les penser ensemble. On dit Bach, Basquiat, Beethoven, et l’on entend la fatigue du dit. Le…

  • Indiquer, déposer

    Sur Héraclite, le sujet de Jean François Billeter, Allia, 2022 J’ai acheté mon premier Billeter en 2004 pour de mauvaises raisons. Quelques années plus tôt, j’avais lu en Pléiade les Philosophes taoïstes dans la traduction de Liou Kia-hway, et j’en étais sorti avec le désir d’aller plus loin. Tchouang-tseu m’avait frappé en me laissant sur…

  • Le breuvage qu’il faut remuer

    καὶ ὁ κυκεὼν διίσταται μὴ κινούμενος. Le breuvage d’orge se décompose si on ne le remue pas. Héraclite, fragment 125 Cette épigraphe ouvre il faut couper du bois. Le κυκεών est une bouillie. Une mixture domestique. Au chant XI de l’Iliade, Hécamède en prépare une pour Nestor : vin de Pramnos, fromage de chèvre râpé sur…

  • Didi-Huberman — l’éboulis a une forme

    Cap Sounion, fin d’après-midi. Le temple de Poséidon, ce qu’il en reste. Dix-huit colonnes blanches au-dessus de la mer. Le marbre garde encore la chaleur du jour. On s’approche, on touche. Le bleu derrière. Le corps tombe. Pas de fronton, pas de toit, pas de statue. Une moitié de péristyle. On tombe. J’y pense en…

  • Le surgissement aime à se dérober

    Trois mots grecs. Un nom, un infinitif, un verbe conjugué. φύσις κρύπτεσθαι φιλεῖ On traduit : « La nature aime à se cacher. » Le mot Φύσις ne veut pas dire « nature ». Le mot vient de φύω : pousser, croître, surgir. La racine indo-européenne est bhū-, qui donne le latin fui, l’anglais to be, le sanscrit bhavati. Avant de…

  • Joyce, le tas qui tient

    Paris, 1939. James Joyce dépose Finnegans Wake après dix-sept ans de travail. Six cent vingt-huit pages. Soixante langues. Aucune concession. Il ne simplifie rien, n’explique rien. Il dépose et meurt deux ans plus tard. Le livre est illisible. L’accusation revient à chaque génération, intacte. La défense aussi : pas illisible — dense. Chaque mot comprime deux langues,…