Didi-Huberman — l’éboulis a une forme

Cap Sounion, fin d’après-midi. Le temple de Poséidon, ce qu’il en reste. Dix-huit colonnes blanches au-dessus de la mer. Le marbre garde encore la chaleur du jour. On s’approche, on touche. Le bleu derrière. Le corps tombe. Pas de fronton, pas de toit, pas de statue. Une moitié de péristyle. On tombe.

J’y pense en lisant L’Éboulis de l’être. Georges Didi-Huberman vient de publier chez Minuit le récit de sa marche vers Bassae, en Arcadie. Le temple d’Apollon Épikourios, découvert en ruine : colonnes penchées, sol crevassé, pierres éparses, le tout sous une bâche depuis 1990. Occasion d’une relecture serrée de « L’origine de l’œuvre d’art » de Heidegger, qu’il avait lu cinquante ans plus tôt sous Maldiney. L’éboulis du temple grec vient démentir par l’expérience le fantasme heideggérien du sol ferme et de l’enracinement.

Le livre est court, dense, autobiographique. Didi-Huberman restitue d’abord l’édifice heideggérien — l’œuvre comme mise-en-œuvre de la vérité, l’origine comme Sprung, le sol comme lieu du recueil, le chemin de campagne qui rassemble, le Heimat comme condition de la liberté. Il ne caricature pas : le système tient, il est cohérent. Puis il le confronte à Bassae. L’étymologie d’abord : éboulis vient d’esbouler, éventrer, arracher les entrailles. Le temple vomit ses entrailles à lenteur invisible. Puis la rime : éboulis, oubli. Seinsvergessenheit. Le motif heideggérien de l’oubli de l’être se retourne contre le temple même qui devait le conjurer.

Viennent ensuite des pages superbes sur la Grèce sismique. Aristote, Météorologiques : la terre n’est pas socle mais corps spongieux parcouru d’un pneuma qui la convulse. Ludovic Thély l’a établi, et Didi-Huberman le rapporte : Bassae fut bâti sur un substrat artificiel — couche d’argile à l’est, fragments de roche à l’ouest — pour isoler la structure de la roche-mère. Ingénierie sismique attribuable à Ictinos. Le détail achève Heidegger : Ictinos a inscrit le tremblement dans la pierre. Le temple sait la terre mobile. La terra firma heideggérienne est un fantasme germanique projeté sur une Grèce qui n’y a jamais cru. S’ensuit la démolition de la langue heideggérienne avec Goldschmidt — cette langue sans pluriel, où l’origine est une, l’art un, l’œuvre une, le peuple un, le Führer un. Contre ce singulier autoritaire, Didi-Huberman convoque Benjamin (l’Ursprung comme tourbillon dans le fleuve du devenir, non comme racine), Levinas (De l’évasion, 1935, contemporain exact du texte heideggérien), Arendt (la politique repose sur la pluralité humaine). Rien n’est un. Tout est pluriel. Démonstration impeccable. Sur Heidegger, tout est dit depuis longtemps : la compromission, le silence sur les camps, le jargon de l’authenticité. Défaire l’Un heideggérien, oui.

Mais à Sounion, ce qui me met à terre est un éboulis qui tient. Un cosmos qui inclut le tas. Les colonnes manquantes, le fronton perdu, la statue absente. Le temple incomplet n’attend pas d’être complété pour faire forme. Il fait forme avec ce qui reste.

Bassae a sa propre démonstration, presque trop facile. Apollon Épikourios, le secourable, celui qui aurait protégé Phigaleia de la peste, a son temple bâti par Ictinos, l’architecte du Parthénon, vers 420 avant notre ère. Édifice singulier en tout : orientation nord-sud quand toute la Grèce s’oriente est-ouest, frise intérieure quand l’usage la voulait dehors, et surtout les trois ordres ensemble — dorique au péristyle extérieur, ionique dans la cella, un unique chapiteau corinthien au cœur du sanctuaire. Le premier corinthien jamais documenté. Trois grammaires distinctes, tenues par une seule architecture.

Le chapiteau corinthien original a été perdu en mer au début du XIXe siècle, lors de son transport par Cockerell vers Londres. Prototype absolu de tous les corinthiens à venir, de Versailles aux boulevards haussmanniens à l’Assemblée Nationale. Le mètre étalon du corinthien gît au fond de la Méditerranée. La forme traverse vingt-cinq siècles. La pierre matricielle a sombré. On continue de construire des chapiteaux corinthiens. La forme n’avait pas besoin de la pierre première. Elle tenait dans la relation, pas dans l’origine.

À Londres, salle 16 du British Museum, deux temples grecs voisinent en morceaux. La frise du Parthénon que tout le monde connaît, et celle de Bassae qu’on cite moins. Vingt-trois plaques, centauromachie et amazonomachie, le combat hybridé jusque dans son récit : Apollon et Artémis interviennent dans la mêlée, ce qu’on ne trouve dans aucune autre version connue. Les archéologues n’ont jamais réussi à s’accorder sur l’ordre des plaques. Le tas est réel. On reste des heures devant.

Voilà ce que l’éboulis ne dit pas tout seul. Pourquoi le Parthénon dispersé entre Athènes, Londres, Paris fait encore forme. Pourquoi Sounion incomplète frappe au ventre. Pourquoi Bassae sous bâche reste lisible. Heidegger voulait l’Un — l’Un du Heimat, l’Un du peuple, l’Un de l’origine. La forme tient sans cet Un. Par des relations qui se maintiennent dans le multiple, et que le multiple n’épuise pas.

Et cette forme tient triplement. Le dorique avait rencontré l’ionique au Parthénon ; à Bassae, la fusion continue et trouve son troisième terme dans le corinthien inauguré au cœur de la cella. Personne n’aurait pu dire que les trois ordres tiendraient ensemble, ni que le temple s’effondrerait, ni que le chapiteau sombrerait au large de Zante, ni que la forme traverserait vingt-cinq siècles jusqu’aux fauteuils de l’Assemblée Nationale. Et le temple est là pour rien aujourd’hui. Apollon n’est plus, la peste n’est plus, les Phigaléens n’y montent plus en procession. Personne n’y prie. Il tient. Il est beau. Pour rien.

Trois manières de tenir, et le temple les fait tenir ensemble.

C’est exactement le contraire de l’Un heideggérien. L’Un veut la nécessité sans surprise : l’origine qui commande, la prévisibilité de l’enracinement : le sol qui porte, l’utilité du Heimat : habiter, garder, recueillir. L’éboulis grec fait tout l’inverse : il advient, il surprend, il ne sert plus. Et c’est pour cela qu’il frappe.

Bassae s’effondre dans son propre cosmos. Celui qu’il était déjà, depuis Ictinos, depuis le mariage des trois ordres, depuis le chapiteau perdu en mer. L’éboulis a une forme. La forme n’a pas peur de l’éboulis.

Sounion à 18h. Le marbre encore tiède sous la paume. Le bleu derrière. Le corps qui tombe.


Georges Didi-Huberman, L’Éboulis de l’être, Paris : Éditions de Minuit, 2026