Trancher ou tenir

J’ai rouvert le Court Traité du langage et des choses. C’est le texte, d’un anonyme du IIIe siècle, que Billeter a tiré du chapitre 2 du Tchouang-tseu et publié en même temps que son Héraclite, en 2022 aux éditions Allia. Je l’avais lu une première fois. Je le relis autrement aujourd’hui.

Une phrase, au milieu, arrête. Le sage de la vision, Nan-kouo Tseu-ts’i, vient de revenir à lui, et il tire ceci de ce qu’il a vu :

Parler est autre chose que souffler. Quand nous parlons, nous parlons de quelque chose, mais ce dont nous parlons n’est pas déterminé. Alors, parlons-nous de quelque chose, ou ne parlons-nous jamais de rien ?

La question a l’air anodine. Elle demande si nos mots tiennent à quelque chose, ou si le partage qu’ils tracent — ceci, cela, le vrai, le faux — ne tient qu’à eux. Billeter la traduit sans la résoudre. Le texte chinois, lui, ne la lâche plus.

Elle m’a renvoyé à un peintre.

Une phrase de lui, car il en a écrit. En 1984, l’année d’avant sa mort, Dubuffet fait paraître un petit livre, oriflammes, aux éditions Ryôan-ji. Le texte est de sa main, sans une majuscule, d’un trait. On y lit : il n’y aura plus de choses quand il n’y aura plus de noms.

C’est presque le mot du Tchouang-tseu. « Les choses sont telles ou telles parce qu’on les nomme telles ou telles », dit le chapitre 2. Ôte les noms, le partage s’efface. Dubuffet ajoute : l’être est partout un bouillon qui ne s’interrompt pas. Le monde d’avant les noms n’est pas rien. C’est un continu : un bouillon, un vent dans les cavités des montagnes.

Ce continu, Dubuffet l’a peint. En décembre 1983, dans son atelier de la rue de Vaugirard, il achève Le Cours des choses, Mire G 174 (Boléro) : huit mètres de tracés bleus et rouges sur fond blanc. Il a quatre-vingt-deux ans. Aucune figure, aucun nom. Au premier regard, un magma : l’œil cherche une prise, ne trouve que prolifération. On dirait le bouillon même.

On reste devant. Cinq minutes, dix. Le magma se tient. Des lignes de force se tendent, un ordre affleure qu’aucun nom n’a posé. Un continu construit. Ce tableau me travaille depuis longtemps, et j’y reviens dans un essai, le ressaut. Ici il ne me sert qu’à poser une question. Une fois les noms tombés, une fois le partage défait, que reste-t-il, et qu’en fait-on ?

Le geste premier ne varie pas. Dubuffet ôte les noms. Le Court Traité défait le « ceci » et le « cela ». Billeter, lisant Héraclite, l’appelle l’arrêt : suspendre en soi le langage, rester un instant témoin de ce qui demeure quand il a cessé. Il est celui par qui les autres arrivent ici, et j’ai dit ailleurs1 ce que je dois à son arrêt. Mon sujet commence après le seuil, une fois la porte franchie et le partage tombé.

Reste à voir ce que le partage tenait. Il tenait ceci : le vrai d’un côté, le faux de l’autre. La coupure dont dépendent toutes les autres. D’où vient-elle ? Le texte pose exactement cette question.

« Comment se fait-il que la réalité s’occulte et que naissent les oppositions entre le vrai et le faux ? » Il ne répond pas en tranchant. Il regarde ceux qui tranchent : les confucianistes et les mohistes, « où les uns tiennent pour juste ce que les autres tiennent pour faux et vice versa ». Chacun son vrai, chacun son faux, et les deux camps s’usent. Lui ne prend pas parti. Il note que le partage se retourne : « le vrai vient du faux, le faux vient du vrai ». Un « ceci » est aussi un « cela ».

Où se tient alors le sage ? Non d’un côté de la coupure, mais où elle cesse :

Le lieu où ni le « ceci », ni le « cela » ne rencontre plus son contraire, je l’appelle le Pivot. Quand ce pivot pivote dans son trou, je réponds avec l’un ou l’autre sans jamais être pris en défaut et il n’y a plus de limite à l’usage du juste, ni à celui du faux.

Le sage ne tranche pas. Il se tient au Pivot, et de là il peut dire ceci ou cela sans se lier à aucun. Trancher, dans le Court Traité, est le geste des égarés : ceux qui « partent comme le coup de l’arbalète quand ils tranchent entre le juste et le faux, puis se taisent comme sous l’effet d’un serment pour préserver chacun sa victoire ». La flèche part, le serment fige. Tenir est l’inverse : ne pas décocher, ne rien jurer.

À Delphes, les Grecs avaient l’énigme : le défi que le dieu jette à l’homme, la question qui présente « les deux termes d’une contradiction ». Colli en fait la matrice de toute leur raison. J’en ai parlé ailleurs2. Voici l’autre versant : ce que les dialecticiens en ont tiré.

Une machine, et Colli en démonte le mouvement. L’art de la discussion : deux hommes vivants, l’un pose l’alternative, l’autre « affirme par sa réponse que ceci est vrai. Il fait un choix ». Alors le premier démontre le contraire, et « en prouvant que la proposition qui contredit la thèse est vraie, il démontre en même temps que la thèse est fausse ». Tout tient à une loi, le tiers exclu : « si une proposition est démontrée comme vraie, cela signifie que la proposition qui la contredit est fausse, et réciproquement ». Ceci vrai, cela faux. Le geste même que le sage chinois refusait.

Et la machine ne construit rien : elle détruit. Zénon la pousse à bout : de chaque chose il prouve qu’elle est et n’est pas, jusqu’à « l’anéantissement de la réalité de chaque objet ». L’énigme d’autrefois tuait : celui qui ne répondait pas tombait. La dialectique a gardé le meurtre et changé la victime : ce n’est plus l’homme qui meurt, c’est sa thèse. Trancher, ici, c’est tuer.

Il y avait une autre issue, et un Grec l’a prise. Héraclite est plus ancien que la machine, et il ne tranche pas. Colli le dit d’un mot : « Héraclite est plus rude, qui énonce ses énigmes sans les résoudre. » Énigme ne veut pas dire message codé. Le fragment signale, σημαίνει, il n’a rien caché sous lui. Ce qu’il ne résout pas, c’est la contradiction qu’il énonce.

Ses images ne décident rien. L’arc et la lyre : deux tractions contraires dans une même corde, et la corde ne tient que parce qu’elles tirent en sens inverse. Le jour et la nuit ne font qu’un. Vivant et mort, éveillé et endormi : « le premier terme s’inverse dans le second, le second dans le premier », traduit Billeter. Le retournement des contraires que la dialectique exploitait pour détruire, Héraclite l’habite pour tenir.

C’est le Pivot du Court Traité, dans une autre langue. Deux siècles, un continent, et le même refus : ne pas trancher le vrai du faux d’un coup qui tue. Le rapprochement ne porte que sur ce second temps, et il suffit. Devant la contradiction, l’école a bâti une machine à trancher ; eux ont appris à s’y tenir.

Trancher a un prix, et le voici. Quand tombe la coupure entre le vrai et le faux, le réel ne reste pas sur place. Il s’en va. Zénon le renvoie au néant : plus rien ne tient. Il détruit pour le compte d’un aîné qui avait déjà mis le réel à l’abri. Parménide impose un « il est » qui « sauvegarde le fond divin dont nous provenons ». Le vrai se fait déesse, Alétheia, et passe derrière. Anéanti d’un côté, caché de l’autre : dans les deux cas, chassé de la surface.

C’est la pente que j’ai reprochée à Colli lui-même. Il dégage admirablement le terrain — l’énigme, la transe, le refus du panta rhei — puis, chaque fois, il creuse : sous l’apparence, l’Un ; derrière le manifeste, le dieu. Le fragment 123, φύσις κρύπτεσθαι φιλεῖ, il l’entend « la nature aime se cacher », un dieu qui se voile. J’y entends une surgeance3 qui se dérobe dans le mouvement même qui la montre, sans personne pour la cacher. Le seul Grec qu’il n’enfonce pas, pourtant, est celui qui n’avait rien mis dessous.

Le Pivot garde cette surface. L’arrêt de Billeter ne lève aucun voile : la réalité qu’il rejoint est « tout ce que nous percevons quand le langage est désactivé », occultée par nos mondes, jamais cachée derrière eux. Une réalité « à laquelle nous pouvons à tout moment faire retour ». On n’y descend pas ; on cesse de la recouvrir. Tenir laisse le vrai où il est : à même le partage, dans la corde que l’arc et la lyre tiennent tendue. Rien à loger dessous, ni derrière, ni avant.

Revenons à Dubuffet, par qui tout a commencé. Le premier geste, il le fait comme les autres : plus de noms, plus de choses. Mais il ne va ni où va Billeter, ni où va le sage. Il ne suspend rien pour retrouver ce que le langage recouvre ; il ne se tient pas au Pivot. Il décrète. La réalité sera celle qu’il te plaira d’édifier, écrit-il dans oriflammes ; il n’y a pas de vérité hors celle que la pensée institue. Les noms tombés, nul sol dessous à retrouver : un monde à bâtir, que la pensée bâtit. Le serment qui clôt le livre est un serment de noces : je célèbre mes noces avec le monde que ma pensée se plaît à projeter. Rien de la flèche des égarés, qui fige une victoire. Ni trancher, ni tenir : édifier. Troisième voie.

Et pourtant la main dément le manifeste. Le Cours des choses, Dubuffet ne l’a pas édifié. Il l’a trouvé. À quatre-vingt-deux ans le bras ne porte plus assez loin : il peint à plat, sur trente-deux feuilles de soixante-sept centimètres sur cent, jamais plus de quatre visibles à la fois. Il devient, dit-il, « l’animateur aveugle » du tableau « au lieu de son regardeur ». Chaque tracé est porté vers des voisins qu’il ne voit pas.

Le rouge vient d’abord, au pinceau large. Lignes longues, d’épaisseurs inégales, certaines refermées sur elles-mêmes, d’autres qui fusent vers les bords. Le bleu passe ensuite, pinceau plus fin, trait plus incisif. Il ne remplit pas les vides que le rouge a laissés : il le longe, bifurque, le traverse, le hachure. L’acrylique sèche en une demi-heure, le bras ne tient que quelques modules par séance. Ces rapports de force ne se décident pas. Ils se trouvent en traçant.

Quand les feuilles se dressent enfin au mur, Dubuffet recule pour la première fois. Une seule suture visible aurait dénoncé le procédé. Aucune ne se voit. L’ordre est là, que le premier regard prenait pour un magma, qu’aucune volonté n’a posé.

Je regarde ce que font alors les deux couleurs. Le rouge pose une affirmation, le bleu vient objecter, et l’objection ne détruit pas ce qu’elle conteste. Ici deux rouges parallèles se tendent, là un blanc ouvre une respiration sur toute la largeur, ailleurs un nœud où le bleu serre le rouge jusqu’à l’étouffement. Rien ne se fixe et rien ne s’annule. C’est la matière même de la dialectique, la thèse et son contraire, sauf qu’ici rien n’est tranché. L’arc et la lyre, une fois de plus, mais peints. Dubuffet croyait édifier ; sa main tenait. Peut-être est-ce pour cela que le tableau reste, quand le serment se referme sur lui-même.

Trois voies, une fois le partage défait. La dialectique tranche, et le réel s’en va, au néant ou derrière. Dubuffet, en paroles, édifie un monde par décret. Et deux textes, à deux siècles et un continent d’écart, tiennent. Le sage à son Pivot, l’Éphésien dans ses énigmes qu’il ne résout pas, et, sans le savoir, la main du vieux peintre sur ses huit mètres.

C’est pourquoi ils sont nécessaires, comme ce qui nous manque. Nous sommes les héritiers de la machine : trancher le vrai du faux, poser une thèse et détruire son contraire, voilà notre pli le plus profond, celui que l’école grecque nous a laissé et que nous prenons pour la pensée même. Billeter a rapproché Héraclite et ce texte chinois pour les montrer « hors du temps et donc actuels ». Actuels en ceci : ils gardent ce que le pli ampute — le vrai et le faux tenus ensemble, sans qu’on tue l’un pour sauver l’autre ; le réel laissé où il est, sans rien dessous à trouver.

Le vrai est devant, à même la toile, comme ce magma qui ne se donne qu’à celui qui reste assez longtemps.


  1. Lire Indiquer, déposer. ↩︎
  2. Lire Le livre qui pleure la parole. ↩︎
  3. Lire De surgissement à surgeance. ↩︎