Samedi 15 août 2026, quinze heures. Caverne du Maïdo, mille neuf cent quatre-vingts mètres. Nous partons à l’heure où les autres rentrent.
Ti col, deux mille vingt-neuf mètres, et la descente commence. Sept cent trente-six mètres en deux heures, en épingles, le précipice à côté du pied.
Roche Plate est tout en bas et on ne la voit pas. La Brèche, elle, se montre par moments : elle disparaît derrière un rempart, revient au lacet suivant, huit fois, dix fois, et chaque fois d’un peu plus loin sur le côté — de trois quarts, puis à plat, puis par-dessus l’épaule de ce qui la mangeait un virage plus haut. Rien de neuf n’apparaît, la lumière ne change pas ou presque, et il faut pourtant redemander chaque fois ce qu’on regarde.
En descendant on change de siècle.
En haut, les branles qu’on trouve à foison, et dont le vert n’est autre qu’une bruyère arborescente, tandis que le blanc est de la famille des asters. Ils étaient là bien avant nous et personne ne les a plantés. Viennent les tamarins des hauts, entre mille deux cents et mille neuf cents mètres, l’usnée pendue aux branches. Vers mille trois cents commencent à apparaître les mimosas. Le mimosa est un acacia, le tamarin aussi : sur deux cents mètres de descente, un cousin prend la place de l’autre. Acacia mearnsii, entré dans l’île en 1860 pour son tanin et plus tard bois de chauffe pour les alambics du géranium, remplace Acacia heterophylla, qui n’en est jamais sorti. Enfin, sous la Brèche viennent les filaos, australiens, qu’on prendrait pour des pins, plantés au dix-neuvième siècle pour tenir des terrains qui glissaient.
L’altitude ne trie pas ces plantes par le froid. Elle les trie par date de débarquement.
La Brèche, mille deux cent quatre-vingt-treize mètres. Le trou qu’on regardait depuis là-haut. Nous continuons vers Roche Plate, mille cent quarante mètres, quarante-cinq minutes plus bas. Nuit à l’îlet.
Dimanche matin, il faut remonter. Une heure, et nous revoici à la Brèche.
Par en dessous.
Vue en contre-plongée, elle est toute autre. Le soleil est déjà là, qui augmente les découpes des différents plans contre la paroi que nous avons descendue. Hier la lumière ne changeait pas, et rien de neuf n’apparaissait ; ce matin elle découpe. Ce n’est plus la même chose, et je ne l’attendais pas d’un trou dans un rempart.
Hier c’était un seuil : on y arrivait du ciel, on basculait, on continuait, et la question ne se posait pas. Ce matin c’est une fourche, et il faut choisir : à gauche le Maïdo, la voiture, la route ; à droite les Orangers, et plus bas rien que nous connaissions. L’équipe se coupe en deux au mètre exact où nous étions tous la veille, sans que rien ait bougé de la montagne.
ὁδὸς ἄνω κάτω μία καὶ ὡυτή, fragment 60. La route montante descendante, une et la même.
La moitié remonte. Nous descendons.
Traversée de la ravine Maïdo à sa jonction avec la ravine Grand-Mère. Cent mètres de remontée. Îlet des Orangers, neuf cent quatre-vingt-treize mètres. Il reste quelques orangers, et le nom. Une école, une église, des chèvres ; on n’y vient qu’à pied, ou en hélicoptère.
Puis la canalisation.
Chantier ouvert en 1965, plus de dix ans de travaux. Il fallait prendre les sources des ravines Orangers et Grand-Mère, quarante-huit et vingt-quatre litres par seconde, et les amener à la côte. Cinq équipes d’une vingtaine d’hommes s’y sont relayées sans arrêt, les dynamiteurs devant pour ouvrir la roche, les tuyaux montés à dos d’homme et en charrette à bœufs, et il en est sorti quatorze kilomètres accrochés au rempart, au-dessus de la Rivière des Galets.
On dit ce sentier plat. Il l’est par calcul. L’eau doit arriver assez haut pour desservir les hauts de Saint-Paul, et chaque mètre lâché en route est un quartier qu’on ne dessert plus ; le tracé tient donc son niveau le long du rempart, il remonte même par endroits, et quatorze kilomètres de détours lui coûtent moins cher qu’un mètre d’altitude. La chute est gardée pour la fin, d’un seul coup, sur le réservoir de Sans Souci.
Restent les virages, et il y en a sans arrêt, puisque chaque virage est une ravine. Le tracé ne cherche aucun point de vue, il passe son temps à contourner ce qu’il ne peut pas percer, et la vue tombe en supplément, tous les deux cents ou cinq cents mètres, par la faute d’un ingénieur de 1965.
Les chokas sur les pentes sèches, les fougères. Nous nous arrêtons. Un oiseau, une plante, un aplomb sur Deux Bras.
Les trailers passent. Ils vont vite, ils saluent, ils ne s’arrêtent pas.
Randon, en ancien français, vers 1135 : un assaut, une course impétueuse, et a randon, à toute allure. Le verbe randir, courir vite, vient du francique rant, la course, de la même racine que l’allemand rennen. Les Anglais nous ont pris randon et en ont fait random ; at random a d’abord voulu dire à fond de train, et n’a glissé vers le hasard qu’au seizième siècle. En 1798, l’Académie enregistre : « course, promenade longue et ininterrompue ».
Ininterrompue. Le mot allait me servir contre les coureurs, et quinze jours plus tôt je reprochais au Piton de la Fournaise d’avoir du monde.
Seulement cinq équipes de vingt hommes se sont relayées ici sans arrêt pendant dix ans, les dynamiteurs devant, et aucun ne s’est arrêté pour regarder ; avant eux il n’y avait rien à voir d’ici, puisqu’il n’y avait pas d’ici. Je m’arrête tous les quarts d’heure sur quatorze kilomètres de leur travail.
Nous ne randonnons pas. Eux randonnaient.
Le tunnel. Percé à l’explosif dans la paroi, assez haut pour qu’on ne s’y cogne pas. Seul endroit de la journée où il n’y a rien à voir, et seul endroit que les trailers et nous traversons à la même vitesse.
Ce sentier n’a pas été creusé pour la beauté du parcours, on voulait de l’eau en haut de Saint-Paul, et le reste est ce que la contrainte a produit sans qu’on le lui demande : quatorze kilomètres de niveau tenu, un virage par ravine, et à chaque virage quelque chose qu’on n’avait pas. Cinquante ans après, il le donne encore, à qui veut le prendre, et il n’a rien perdu.
Sans Souci, quatre cent quarante et un mètres, quinze heures. Vingt-quatre heures depuis le Maïdo. Trente-deux kilomètres à la montre, deux mille trois cent soixante-dix mètres de descente, neuf cent trente et un de remontées.
L’eau des Orangers arrive ici depuis un demi-siècle et n’a jamais fait le trajet inverse.
L’autre moitié de l’équipe est remontée au Maïdo. Nous nous sommes quittés au même mètre, sur un seul chemin, et nous avons pris deux directions.
Ils nous attendent avec l’auto.