σάρμα εἰκῇ κεχυμένων ὁ κάλλιστος κόσμος. Le fragment 124 d’Héraclite dit que le plus bel arrangement — le κόσμος, la parure du monde — est un tas d’ordures jetées au hasard. Vingt-cinq siècles de traductions ont tenté d’adoucir le choc. On peut le lire autrement.
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Dans un précédent article, j’ai proposé une lecture du fragment 52 d’Héraclite. αἰὼν παῖς ἐστι παίζων : la vivance est un enfant qui joue aux pions. Des règles strictes, une combinatoire explosive, l’avenir ouvert.
Mais après le jeu, que reste-t-il ? Une fois les pions poussés, quelle figure reste sur le plateau ?
Le fragment 124 répond.
σάρμα εἰκῇ κεχυμένων ὁ κάλλιστος κόσμος.
On a voulu y lire un chaos primordial d’où sortirait un ordre divin. Mais Héraclite ne dit rien de tel.
Σάρμα (sarma). Ce que le balai ramasse. Ce qui encombre le seuil, ce qu’on jette dehors. Les manuscrits de Théophraste portent σάρξ, la chair ; σάρμα est une conjecture de Diels, qu’on imprime depuis. Le sens reste : ce qu’on balaie.
Εἰκῇ (eikê). Au hasard. Jeté là.
κεχυμένων (kechymenôn). Répandues, déversées. Participe parfait passif de χέω (verser, répandre). Ce qui a été versé et qui reste là, étalé.
La phrase commence par les ordures répandues au hasard.
Les traductions classiques hésitent. Marcel Conche : « De choses répandues au hasard, le plus bel ordre, l’ordre-du-monde. » Bollack et Wismann : « Des choses jetées là au hasard, le plus bel arrangement, ce monde-ci. »
Toutes sentent le problème. Héraclite accole κάλλιστος (le plus beau, superlatif) à σάρμα (tas). Le plus parfait au plus vil.
Faut-il traduire σάρμα par « chaos » ? Non. Le Chaos (χάος) est la béance, le vide, l’abîme. Héraclite ne pense pas à partir du vide. Il pense à partir du plein. Le σάρμα est ce plein. Le monde n’émerge pas du néant. Il se configure à partir de ce qui est là — ce ramassis de forces qui s’entrechoquent, se heurtent, se déposent. Garder le « tas » préserve cette matérialité brute.
Κόσμος (kosmos). Trois sens.
Premier sens : parure, ornement. Le verbe κοσμεῖν (kosmein) signifie parer, orner, ajuster. Le κόσμος, c’est la parure, l’arrangement des bijoux, la disposition des cheveux. Dans l’Iliade, Héra met sur elle tout son κόσμον avant de séduire Zeus. Elle cosmétise son corps.
Deuxième sens : bon ordre, arrangement. Mettre en rang une armée. Le κόσμος est l’acte d’ordonner, l’ordre en train de se faire.
Troisième sens : le monde en tant qu’ordonné. L’univers comme totalité agencée. C’est Pythagore, dit-on, qui le premier nomme le tout κόσμος.
Ces trois sens ne sont pas des acceptions différentes. Ils coexistent. Le κόσμος est l’acte de se-tenir-ensemble-en-paraissant. Pour un Grec du VIe siècle, dire « κόσμος » c’est dire à la fois : cela brille (parure), cela tient (ordre), cela est (monde).
Traduire κόσμος par « monde » efface la parure. Traduire par « ordre » efface l’apparence. Traduire par « arrangement » est plus proche, mais reste statique. Il faut un mot qui dise l’acte.
Je propose : cosmance.
Du grec κοσμεῖν (agencer, parer, orner) + suffixe -ance (qui marque l’action en cours, l’état actif). Le grec pratique κοσμεῖν comme verbe d’action. Cosmance en est la nominalisation — exactement comme vivance nominalise vivre. Comme vivance vient de vivre, cosmance vient de cosmer, verbe qui n’existe pas en français mais que le grec pratique constamment.
La cosmance est l’acte de se-tenir-ensemble-en-paraissant. Le monde se tient, provisoirement, en brillant.
Parallèle avec la vivance : vivance (fragment 52) = vivre-durer impersonnellement. Αἰών. La temporalité du monde. Cosmance (fragment 124) = tenir-paraître impersonnellement. Κόσμος. La spatialité du monde.
Il n’y a pas de transition de l’ordure vers l’ordre. Le tas d’ordures répandues au hasard est déjà la cosmance — la plus belle. L’ordure elle-même est déjà parure.
Vingt-cinq siècles plus tard, une convergence. James Joyce, dans Finnegans Wake, forge le mot-valise « chaosmos ». Un seul mot pour dire chaos et cosmos ensemble. Le texte dit : « every person, place and thing in the chaosmos of Alle […] was moving and changing every part of the time. »
Les signes sont « changeably meaning vocable scriptsigns » — des signes-paroles dont le sens change constamment. Le chaosmos est précisément cela : un agencement qui ne cesse de se réagencer.
Et au cœur de Finnegans Wake : la lettre (letter) trouvée dans l’ordure (litter). La poule gratte un tas d’immondices. Elle extrait une lettre. Mais cette lettre est les ordures agencées. Le sens est sa configuration même.
Letter/litter. Une différence d’une voyelle. Chez Joyce : letter = litter réarrangé. La même matière, redisposée. Exactement le fragment 124.
Les mots-valises de Joyce sont des opérations de cosmance : chaosmos, whiplooplashes, scherzarade. Chaque « portmanteau word » tient ensemble des sens contradictoires. Chaque page agence des débris de langues, des citations déformées, des jeux de mots obscènes. C’est un σάρμα linguistique.
Les fragments 52 et 124 forment un diptyque. Le 52 donne la règle : l’enfant joue aux pions. Le 124 donne la figure : le plateau après le coup.
Le monde n’est pas un édifice. C’est une partie en cours. Les choses tombent (σάρμα εἰκῇ κεχυμένων), se disposent, forment une configuration. Cette configuration tient (κάλλιστος κόσμος). Puis se défait. Puis se reforme autrement. Elle est ce qui tient maintenant.
Pourquoi le tas ne s’épuise-t-il jamais ? Parce qu’il ne se fige jamais. Certaines configurations sont impossibles. Mais au sein de ces contraintes, le nombre de configurations possibles excède toute capacité de calcul. Personne ne peut prévoir le coup suivant. Et personne ne peut dire pourquoi ce plateau-ci plutôt qu’un autre — le tas se suffit, il n’a pas besoin de justification. Le tas est inépuisable parce qu’il est à la fois contraint, ouvert et gratuit.
Je traduis le fragment 124 :
Un tas d’ordures répandues au hasard, le plus beau, la cosmance.
Cette version refuse de lier trop vite. Elle maintient la suspension syntaxique. Héraclite ne dit pas « le plus beau cosmos » (ce qui ferait du κάλλιστος un simple adjectif qualificatif). Il dit : « le plus beau » — pause — « la cosmance ». Qu’est-ce qui est le plus beau ? La cosmance elle-même.
Le tas d’ordures répandues au hasard est déjà la plus belle parure. Pas d’architecte qui aurait disposé les choses selon un dessein caché.
Nous passons notre temps à vouloir nettoyer le tas. À extraire un ordre pur du réel. À séparer le bon grain de l’ivraie, le vrai du faux, l’être du devenir. Mais si l’on enlève le tas, on enlève la parure.
Notes bibliographiques : Sur le fragment 124, Marcel Conche, Héraclite : Fragments (PUF, 1986) et Jean Bollack, Heinz Wismann, Héraclite ou la séparation (Minuit, 1972). Sur le chaosmos joycien : James Joyce, Finnegans Wake (1939) et Joseph Campbell, Henry Morton Robinson, A Skeleton Key to Finnegans Wake (1944).