Au café avec Crémant — Rosset ?

Clément Rosset, Entretiens avec un dévoyé ou De la philosophie considérée comme dialogue, Fata Morgana, 2026

L’avant-propos prévient. « Je m’expose à un double reproche : avoir donné la parole à un personnage dont la singularité des goûts et des opinions pourrait être un objet de scandale, ou, pire, d’ennui. » Roger Crémant, le pseudonyme satirique de Clément Rosset, annonce la couleur. Le risque pris, et la fidélité « superstitieuse » à ce qui « s’est réellement dit et pensé », qui dispense l’auteur de retoucher. Il publie tel quel. Le lecteur fera la part des choses.

Le livre paraît chez Fata Morgana, posthume, signé Rosset. Choix éditorial : le masque tombe avec son porteur. Crémant a écrit, Rosset signe. La différence qui structurait toute l’œuvre, Rosset le lucide d’un côté, Crémant le satiriste de l’autre, s’efface dans la résurrection. Premier symptôme, et Fata Morgana, dont le catalogue cultive ces exhumations, sait quel office elle remplit.

Le café est parisien, ni le Flore ni les Deux Magots, ni de ces « nombreux cafés limitrophes dans lesquels, même aux heures creuses, on n’est pas tranquille ». Novembre 196… Quatre après-midi. Quatre martini-gin. Un professeur qui écrit, MOI, s’appelle Roger Crémant — et le texte, lui, conserve le pseudonyme. Un gigolo qui ne fait rien, LUI, s’appelle Éric Jouffroy du Cheyrac, ou étudiant en médecine, ou fils de général à cinq étoiles, selon le protecteur du moment. La forme est claire, le texte ne s’en cache pas : Le Neveu de Rameau. Au chapitre II, le narrateur l’écrit. Éric change de visage et de ton « tel le neveu de Rameau, le nouveau personnage qu’il jouait ».

Diderot était passé par là. Crémant repasse derrière. Tout est annoncé, tout est tenu, y compris la modestie.

Trois motifs, trois moments où l’on reconnaît la voix. Au chapitre II, une défense d’Offenbach déclenchée par l’écoute d’une Belle Hélène qu’Éric a confisquée à un client : seul comparable à Mozart pour le rebondissement mélodique, seul à avoir plié le français à l’opéra, hardiesse rythmique préfigurant Roussel et Stravinsky. Aux chapitres II et III, l’analyse de la passe et du protecteur. Tout un dispositif où le dupé est complice de la duperie. Éric tranche : « pour l’essentiel, c’est la bêtise qui fait tout. » Au chapitre IV, sous épigraphe du Traité de la nature humaine de Hume, « il n’y a pas en moi de tel principe », le moi-faisceau : pas de personnalité réelle derrière les rôles, juste leur addition contingente, mirage, fantôme.

On reconnaît. Là est le problème.

Tout cela est déjà là, ailleurs, sous des plumes plus sûres. La défense d’Offenbach revient dans plusieurs textes. La complaisance du dupé est l’os du Réel et son double. Le moi humien tient en deux pages condensées de Loin de moi. Ici les motifs reviennent en costume, dilués par le dialogue, escortés de citations didactiques. La séquence Hume-Einstein du chapitre IV est révélatrice : MOI fait carrément un cours à Éric, nomme « David Hume », expose la théorie, enchaîne sur la Relativité, ajoute Einstein, conclut. Éric répond en élève appliqué. Cours du soir. Le neveu de Rameau, chez Diderot, pense par sa contradiction même. Crémant, lui, plaque la philosophie sur son gigolo comme sur un mannequin de couture. Cent rôles, aucun centre. La thèse humienne y trouverait son compte, sauf qu’à force d’illustrer la thèse, le porte-manteau cesse de tenir une présence.

Quelques moments tiennent par leur drôlerie. L’antiquaire du chapitre III, qui paie trois cents francs pour qu’Éric, en casquette d’officier de marine juché sur le rebord d’une cheminée en marbre d’Italie, lui annonce qu’il voit la mer : « je vois la mer, je vois la mer, je vois la mer. » L’image de La Vie parisienne, les valets se portant des toasts en aristocrates, comme figure du gigolo travesti. Le canadien Trembloy qui sort de cours en offrant une bouteille de Cinzano à son professeur parce que désormais il se fout de tout. Crémant écrit bien la chronique parisienne. Il ne lui manque, sur ce versant, que le courage de renoncer à la philosophie.

Reste la question que le livre nous pose, à nous, et qu’il évite de poser à son auteur.

Le sous-titre la formule, presque innocemment : De la philosophie considérée comme dialogue. Considérée comme. La philosophie pourrait, donc, se faire dialogue. Le livre se présente comme la démonstration. Or Crémant tient ailleurs l’analyse précise du protecteur qui veut être trompé, qui paie pour l’illusion, qui rejoue avec délices la scène où Éric le quitte « pour la dernière fois » avant le télégramme du soir. La complaisance comme moteur. Que faisons-nous, là, en lisant ce posthume ? Nous payons notre martini-gin pour entendre Crémant nous dire à nouveau ce que nous savons déjà : qu’Offenbach mérite Mozart, que le moi est un fantôme, que le menteur prospère grâce à la bêtise du dupé. Nous voulons être dans la présence du philosophe disparu. Le posthume sert exactement ce désir. Crémant aurait reconnu la transaction. Il l’aurait nommée.

L’ironie du livre retombe sur ses lecteurs avant de retomber sur ses personnages. Nous sommes Philippe de N., vaguement attristé par la rupture, déjà en train d’écrire le télégramme. La supercherie qu’on nous sert, et que nous saluons d’un sourire, est celle-là même qu’Éric décrit au chapitre IV : « il y a deux façons de mentir : la grossière, qui consiste à parler ; la fine, qui consiste à se taire. » Le posthume parle, et la mort se tait. Nous lisons l’aporie en croyant lire le maître.

La question du sous-titre reste pourtant ouverte, et c’est par là que le livre intéresse encore. Pourquoi le dialogue dilue-t-il chez Crémant ce que l’aphorisme intensifie chez Rosset ? Diderot tient le pari, Le Neveu de Rameau pense par sa friction même. Ici la friction manque. MOI gagne tous les échanges, Éric concède en élève appliqué. Le dispositif théâtral se réduit à scène d’illustration. À quel prix la philosophie peut-elle se faire dialogue ? Quel partenaire faut-il, pour qu’un échange pense au lieu de seulement répartir les rôles ? Le sous-titre fait la promesse. Le livre montre, à son corps défendant, ce qui manque pour la tenir.

Sur la dernière page, Éric quitte MOI sur cette réplique : « Pensez à votre livre, et à mes droits. » Crémant la lui prête, et c’est la sienne, adressée par-delà la mort à ses éditeurs, à ses lecteurs, à ses ayants droit. Nous y pensons. Tout cela ne nous donne qu’une envie : relire La Force majeure. Rosset à son meilleur.