Un livre dans un temple

Vers 500 avant notre ère, un homme dépose un rouleau dans le grand temple d’Artémis, à Éphèse. Un livre, un autel, rien de plus.

On a voulu qu’il dise davantage.

Le temple d’Éphèse abrite une déesse-mère venue d’Anatolie : le buste hérissé de protubérances qu’on a lues comme des seins, la tête sous le voile, maîtresse des fauves. Une Nature nourricière et couverte. La tentation est immédiate. Un livre dont le fragment le plus cité — φύσις κρύπτεσθαι φιλεῖ, la nature aime à se cacher — déposé aux pieds d’une déesse voilée : le sens semble se boucler tout seul. Le lieu commenterait le texte. Le voile d’Artémis serait la couverture de la φύσις.

Trop vite. Ce geste ancien, Pierre Hadot en a retracé vingt-cinq siècles — du côté de la phrase, du fragment lu comme énigme à percer. La déesse-Nature voilée n’était pas là au départ : une fabrication tardive, hellénistique puis latine, plaquée sur Éphèse par des lecteurs qui cherchaient déjà un secret à lever.

Hadot a défait le voile de la φύσις. Celui du dépôt tient encore. Le fragment 123 dit que la chose se dérobe ; le dépôt, on le veut parlant. Refuser un retrait, y loger un secret : c’est le geste de la lecture, et on le refait sur un rouleau posé dans un temple.

Héraclite a déposé son livre dans un bâtiment. Le grand édifice de marbre financé par Crésus vers 560 était la plus grande bâtisse de la cité. On y mettait de l’argent : il tenait lieu de banque. On y trouvait refuge : il offrait le droit d’asile. Sans bibliothèque publique à l’époque, c’était là qu’on confiait ce qu’on voulait durable. Y déposer un rouleau, c’était le remettre à l’archive, pas à l’oracle.

Encore faut-il que le dépôt ait eu lieu. La scène ne tient qu’à un fil : Diogène Laërce, qui écrit vers le troisième siècle de notre ère. Sept cents ans plus tard. Un compilateur, et moqueur : son Héraclite est un solitaire hautain, brouillé avec sa cité, taillé pour la légende. Pradeau, qui a rouvert le dossier des témoignages, le rappelle : nous connaissons Héraclite par des citations, et les anecdotes sur sa vie sont fabriquées après coup, à partir de ses phrases. Diogène ajoute que le livre fut rendu obscur exprès, pour n’être lu que des rares. Le procédé se voit : on connaît un texte difficile, on invente la scène qui l’explique. Le dépôt lui-même est peut-être de cette encre.

Le même Diogène raconte pourtant autre chose sur ce lieu. Héraclite s’y retirait pour jouer aux osselets avec les enfants. Aux Éphésiens qui s’en étonnaient, il aurait lancé : cela vaut mieux que de gouverner avec vous. L’image, vraie ou fausse, vise plus juste que le voile d’Isis. Elle donne un temple où l’on joue, à l’écart d’une cité dont il méprisait les citoyens, là où règne, dit le fragment 52, l’enfant qui pousse ses pions. Une cité qu’on fuit, des enfants avec qui l’on joue : voilà le temple d’Héraclite.

Le fil ne s’arrête pas là. Le temple de Crésus a brûlé en 356, la nuit, dit-on, où naissait Alexandre ; Artémis, à Pella pour cette naissance, n’a pas gardé sa maison. L’incendiaire ne voulait qu’une chose, que son nom dure : on défendit de le prononcer, et il dure. Le livre confié à ce qui ne devait pas tomber a peut-être brûlé avec lui ; celui qu’on rebâtit est passé parmi les sept merveilles. Trop beau. Le trop-beau est le signe : la suite s’offre comme le voile s’offrait, un sens tout fait, à cueillir.

Reste le geste, et l’envie de le faire parler. On fait au dépôt ce que la tradition a fait à la φύσις : d’un retrait, un secret. Le livre dit que la chose se dérobe ; on voudrait que le temple, lui, révèle. Il ne révèle rien. Il garde. Un homme a mis un rouleau à l’abri, dans le seul lieu de sa ville qui tenait debout au-dessus des hommes. Le reste est du sens qu’on ajoute, et que le geste n’appelait pas.


Références : Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, IX (le dépôt, les osselets). Jean-François Pradeau, Héraclite, Les Éditions du cerf, 2022. Pierre Hadot, Le Voile d’Isis, Gallimard, 2004 (pour la longue histoire de la Nature voilée, citée ici pour l’écarter).