La page n’était pas vide

On connaît la scène. L’écrivain devant la feuille, le peintre devant la toile. Rien. Le vertige du commencement, et le courage qu’on prête à celui qui fait surgir quelque chose là où il n’y avait rien.

Deux voies s’opposent là-dessus depuis un siècle.

Première voie : on crée ex nihilo. Malraux la tenait — l’artiste véritable efface les styles reçus pour tirer du neuf de rien. La page blanche est un seuil ; le génie le franchit. Sa question, pourtant, est la bonne : ce nihil, quel est-il ? Le désespoir, la finitude, ce dont on s’arrache en créant.

Seconde voie : il n’y a pas de page blanche. Barthes l’a dit sèchement — l’auteur n’imite qu’un geste toujours antérieur, jamais original ; le texte est un tissu de citations. Deleuze, devant un Bacon, l’a montré : la toile n’est jamais blanche, elle est déjà pleine de clichés1. On ne remplit pas un vide. On perce un trop-plein.

Reste une troisième voie, la plus vieille. Les deux premières gardent un faiseur : l’une un génie qui tire du neuf de rien, l’autre un combinateur qui choisit, cite, gratte. Héraclite efface l’un et l’autre.

Il commence par le plus dur. Fragment 30 : « Ce monde, le même pour tous, aucun dieu ni aucun homme ne l’a fait : il était toujours, il est, il sera. » Pas de premier geste, pas de néant à franchir. La page blanche perd son fond : il n’y a rien eu avant.

Si personne ne l’a fait, d’où lui vient sa beauté ? La première voie la devait au génie, la seconde au moins à un tri. Fragment 1242, et l’image les congédie tous deux : l’ordre le plus beau est un tas de balayures jeté au hasard — σάρμα εἰκῇ. Pas de main qui compose, pas même une main qui trie. La beauté tient sans intention.

Reste à savoir pourquoi nous tenons tant au créateur solitaire. Fragment 2 : « τοῦ λόγου δ’ ἐόντος ξυνοῦ ζώουσιν οἱ πολλοὶ ὡς ἰδίαν ἔχοντες φρόνησιν » — « le logos a beau être commun, la plupart vivent comme s’ils avaient une pensée à eux ». Le commun (ξυνόν) pris pour propre (ἴδιον). La langue, les morts, les autres peintres, l’histoire. Le commun n’est pas un magasin où l’on puise. On y entre comme dans l’eau. Le génie privé est une façon de ne pas le voir.

Trois devant la toile. L’un voit un vide et le franchit. L’autre voit un trop-plein et le perce. Le troisième hausse les épaules : la toile est un morceau de monde, et le monde, personne ne l’a fait.

La page blanche aura été notre plus tenace fiction. Reposante : elle nous laisse croire que tout commence à nous.


  1. Voir ici : Deleuze — le tas et l’ordre ↩︎
  2. Voir ici : Fragment 124 d’Héraclite : la cosmance du tas ↩︎