Dans les années 90, La Méthode m’a tenu des mois. J’en ai gardé une idée que je n’ai plus lâchée : le monde ne se laisse pas découper. On sépare la physique de la biologie, la sociologie de la philosophie, et chaque coupe perd ce qui comptait : le lien. Morin appelait ça le complexus, ce qui est tissé ensemble. Contre Descartes qui isole, il reliait. La boucle plutôt que la ligne : le produit qui produit ce qui le produit, l’ordre qui monte du désordre, la rétroaction prise aux cybernéticiens et lâchée dans l’humain.
Edgar Morin est mort hier, à cent quatre ans. Sociologue, disait l’étiquette. Le mot est trop court pour un homme qui a passé sa vie à penser ce qu’aucune discipline ne voulait tenir seule.
Au fond de tout, une formule grecque. Vivre de mort, mourir de vie. Il la tenait d’Héraclite, fragment 62. Immortels mortels, mortels immortels ; vivant la mort des autres, mourant leur vie. Le chiasme croise les contraires sans les séparer. Morin en a fait son principe dialogique, le cœur de la méthode : la vie se construit dans le mouvement de sa destruction.
Je fouille aujourd’hui cette source de près, mot à mot. Et je vois ce que la boucle en a fait. Chez Morin, relier finit par produire : l’ordre monte du désordre, la destruction nourrit la vie, la tension devient moteur. Le fragment, lui, ne produit rien. Il tient le croisement ouvert — immortels et mortels échangés sans terme, sans synthèse, sans rien qui monte. Morin a fait de la contradiction une machine féconde ; je la tiens irrésolue.
C’est ma dette, et c’est là que je le quitte. De lui je garde une loi, que je retourne contre son usage : ne pas découper ce qui tient ensemble — donc ne pas refermer ce qui doit rester contre-tendu.