Taysir Batniji, Sans titre (1998-2025), Macval, automne 2025
À Vitry-sur-Seine, au Macval. Dans une grande salle, peu peuplée, une valise est posée à même le sol. Ouverte. Les deux moitiés grandes ouvertes, comme si on allait la déballer. Chaque moitié est remplie d’un tas de sable. C’est tout. Pas de socle, pas d’éclairage focalisé, pas de cartel ostensible. Une valise, ouverte, deux tas de sable.
Le sable vient de Gaza. Batniji l’a rapporté en 1998, l’a déposé dans cette valise, et l’a montré.
Au fil des années, quelques grains ont glissé hors des compartiments, formant un mince éventail autour de la valise. La valise n’est pas percée. Le sable, en principe, peut rester. Mais le temps fait toujours son léger travail, et un peu de matière s’échappe sans qu’on s’en aperçoive.
L’œuvre s’appelle Sans titre. Les dates portées au cartel : 1998-2025, disent que la durée elle-même appartient à la pièce. Taysir Batniji, né à Gaza en 1966, vit en France depuis 1994. Il a rapporté du sable d’une frontière qu’il ne franchit plus. Il l’a mis dans une valise. Le reste, c’est le temps qui le fait.
Batniji cite Mahmoud Darwich pour ce travail : « Ma patrie est une valise. » La métaphore, qui chez Darwich désignait l’exil, ici se littéralise : la patrie est dans la valise, et la valise est ouverte. Le sable est là, presque intact, déposé en deux moitiés que personne ne renverse. Pas de spectacle. Juste l’objet, posé.
C’est très simple. C’est très efficace. Dans la grande salle où l’œuvre est exposée, c’est devant cette valise que les visiteurs s’arrêtent le plus longtemps. Pas devant les pièces de format imposant. Pas devant les installations qui demandent l’œil. Devant deux tas de sable.
Cette efficacité contredit ce qu’on attendrait. Il n’y a rien à découvrir au deuxième regard. Aucune coordination cachée, rien à dévoiler. La pièce est entièrement donnée du premier coup d’œil. On revient quand même, on s’arrête, on regarde.
Je repense à Infinity Room de Yayoi Kusama. Miroirs, LED, immersion totale. Plus tard, Chiharu Shiota dans une nef : des milliers de fils rouges tendus dans l’air. On entrait, on sortait, on avait vu. Ces installations étaient grandes, elles impressionnaient, elles appelaient des photographies, des selfies. Elles n’avaient pourtant pas de dedans. Est-ce la taille qui fait la profondeur ?
Batniji, de son côté : une valise plus petite qu’un fauteuil, ouverte, deux tas de sable. Aucune photographie spectaculaire. Aucune immersion. Et c’est devant elle que la salle ralentit. Le sable de Gaza, dans une valise au sol, suffit à faire ce que les nefs entières de fils ou de miroirs n’avaient pas fait : retenir.