Le tiret — suspect

Le Monde rapporte qu’un tiret cadratin dans un tweet suffit désormais à prouver qu’on n’en est pas l’auteur. Le premier ministre s’est fait épingler. La preuve : deux tirets longs encadrant trois mots. C’est cocasse.

Sur mon bureau, en ce moment : Marcel Conche, Héraclite — Fragments et Épicure Lettres et Maximes. Suspects.

Rosset ouvre Le Réel et son double par cette phrase :

Rien de plus fragile que la faculté humaine d’admettre la réalité, d’accepter sans réserves l’impérieuse prérogative du réel. Cette faculté se trouve si souvent prise en défaut qu’il semble raisonnable d’imaginer qu’elle n’implique pas la reconnaissance d’un droit imprescriptible — celui du réel à être perçu — mais figure plutôt une sorte de tolérance, conditionnelle et provisoire. Tolérance que chacun peut suspendre à son gré, sitôt que les circonstances l’exigent : un peu comme les douanes qui peuvent décider du jour au lendemain que la bouteille d’alcool ou les dix paquets de cigarettes — « tolérés » jusqu’alors — ne passeront plus.

L’incipit le plus net de la philosophie française contemporaine. Intelligence artificielle, donc.

Le tiret cadratin isole un élément pour le faire entendre seul. En philosophie, il affine une pensée au moment où elle se formule, glisse la distinction qui empêche le contresens. Rosset en fait un usage constant. Conche aussi. Nietzsche en a fait un procédé central de son écriture. Côté romans, Mauvignier, cinq en une page pour ouvrir La Maison vide.

Que l’IA l’ait adopté confirme qu’elle imite le bon geste. La mesure, en revanche, lui échappe.