Sept brins

Nous sommes monté au piton des Fougères. Le sommet est dans les fougères et les bruyères. Nous sommes redescendus par l’autre versant, celui qui replonge sur Dos-d’âne.

Le village arrive par ses cultures. Des planches de salades, des brèdes, des serres. L’arbre est au bord, entre les planches et les premières maisons, au pied de la crête du Cap Noir qui mène à la Roche Écrite. Dix mètres, à demi mort, les branches nues. Nous sommes en août.

Une trentaine de nids y pendent, bruns pour la plupart, de la couleur du bois. Quatre ou cinq sont verts, et pas finis.

Des mâles travaillent, chacun dans son coin. Jaune vif, tête sombre, bec noir. On les appelle ici des belliers, et ils viennent d’Afrique australe, introduits vers 1880.

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Le brin arrive dans le bec, long, vert. L’oiseau l’enfile d’un côté, le tire de l’autre, recommence. Il serre d’abord une boucle tressée autour de la branche où il se tient, l’ancrage avant la maison. Puis la sphère se ferme autour de lui, et l’ouverture reste en dessous, tournée vers le sol.

Pas de nœud, pas de colle. Le nid tient par des fibres qui tirent les unes contre les autres.

ἁρμονίη, chez Homère, est le mot du charpentier : l’assemblage de deux pièces qui restent deux pièces. Le sens musical est venu après.

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Un des mâles met plus de temps que les autres à revenir. Il va chercher ses brins d’herbe et ses aiguilles de filao plus loin, ou moins vite.

Pendant ses absences, et seulement pendant ses absences, trois voisins viennent chez lui. Ils prennent un brin, l’emportent, reviennent. Leurs nids sont à un mètre ou deux du sien.

Sept brins en quinze ou vingt minutes. Un brin toutes les trois minutes. Son nid ne monte pas.

Pénélope, ai-je pensé.

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Pénélope défaisait son ouvrage la nuit, de sa main, pour que rien n’avance et que les prétendants attendent. Elle défaisait pour gagner du temps.

Celui-là ne défait rien. On le défait. Il perd du temps au lieu d’en gagner. Et son ouvrage ne disparaît pas : chaque brin qu’on lui prend va tenir dans un nid voisin, entre les mêmes branches, à deux mètres. L’arbre contient la même herbe qu’avant. Rien ne manque à la colonie.

Les trois qui viennent chez lui tissent aussi. Ils ont leur nid en cours et ils y retournent aussitôt. Le vol est un raccourci pris à l’intérieur du même travail.

Héraclite : il faut savoir que la guerre est commune, que la justice est discorde, et que tout advient selon la discorde et la nécessité. Δίκη ne répare pas ἔρις, δίκη est ἔρις. Dans cet arbre il n’y a pas de victime et pas de voleur. Il y a une opération.

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J’ai lu, en rentrant, ce que je venais de voir.

La femelle passe, inspecte, entre par-dessous. Elle retient les nids frais et délaisse ceux qui ont bruni. On a essayé de la tromper en repeignant en vert de vieux nids ternis : elle ne s’y trompe pas. Elle juge la tenue de la fibre, et le vert n’en est que le signe. Le mâle abat lui-même son nid à mesure qu’il brunit, et en tisse un autre à la même place.

Ce qu’on prenait au lent, c’était du vert.

Un nid ne vaut que neuf. Il commence à perdre à l’heure où il s’achève, et son auteur le démolit.

Il y avait une trentaine de nids dans cet arbre. Quatre ou cinq étaient verts.