Joyce, le tas qui tient

Paris, 1939. James Joyce dépose Finnegans Wake après dix-sept ans de travail. Six cent vingt-huit pages. Soixante langues. Aucune concession. Il ne simplifie rien, n’explique rien. Il dépose et meurt deux ans plus tard.

Le livre est illisible. L’accusation revient à chaque génération, intacte. La défense aussi : pas illisible — dense. Chaque mot comprime deux langues, trois sens, quatre échos. La syntaxe ne coule pas — elle tresse. L’œil qui cherche une phrase droite ne trouve rien. L’œil qui accepte le tressage n’en finit pas de trouver.

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Le titre. Deux mots. Déjà, le vertige.

Finnegans Wake — sans apostrophe. L’absence est délibérée. Avec l’apostrophe : Finnegan’s Wake — la veillée funèbre de Finnegan. Un possessif, un mort, un rite. Sans l’apostrophe, le mot wake se dédouble. La veillée mortuaire où l’on boit autour du corps. Et wake : se réveiller. Finnegans wake — les Finnegan se réveillent. Pluriel. Pas un mort — tous les morts. Pas une veillée — toutes les résurrections.

Derrière, la ballade irlandaise. Tim Finnegan, maçon, tombe de son échelle. On le veille. Le whisky se renverse sur le cadavre. Le mort se lève et demande sa part. La tragédie retournée en farce — et le rire qui monte traverse tout le livre.

Deux mots, une apostrophe absente, et le livre bascule entre le deuil et le réveil. La mort et la résurrection dans le même son, dans le même espace typographique, par la suppression d’un signe. Quelques pages plus loin, Joyce confirme en un mot : funferal. Fun + funeral. La fête dans les funérailles, les funérailles dans la fête. Le titre n’était pas un programme — c’était déjà la méthode.

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Le premier coup de tonnerre. Page 3.

bababadalgharaghtakamminarronnkonnbronntonnerronntuonnthunntrovarrhounawnskawntoohoohoordenenthurnuk!

Cent lettres. Un mot. Le mot « tonnerre » en grec, en français, en italien, en japonais, en scandinave, en hindi — dix langues comprimées en une seule détonation. Dix tonnerres traversent Finnegans Wake — neuf de cent lettres, le dixième de cent une. Total : mille et une lettres. Comme les Nuits. Le cycle recommence.

Ce mot est illisible. Aucun œil ne peut le déchiffrer d’un coup. Il faut y revenir, le découper, en extraire les syllabes une par une — et chaque retour révèle une langue qu’on n’avait pas entendue. Le tonn français qu’on avait saisi masquait le kami japonais. Le thunn germanique couvrait le trovar ibérique.

Cent lettres, et l’on n’en fait pas le tour. Les mêmes signes, des sons toujours autres. Le lit est identique. Les eaux changent.

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Le mot-valise est la méthode. Le titre en posait le principe — un mot qui contient son contraire. Le tonnerre en déployait l’échelle — un mot qui contient dix langues. Le livre entier l’applique, ligne par ligne, syllabe par syllabe, dans un tissage que des décennies de lectures n’épuisent pas.

L’objet est clos — pas un mot ajouté depuis 1939. Les configurations que ses mots forment entre eux excèdent ce qu’une lecture peut saisir. Un plateau fini. Une combinatoire sans fond.

Et après Finnegans Wake, la langue ordinaire change. Homère sonne autrement. Homère sonne autrement. Les épithètes — ῥοδοδάκτυλος Ἠώς, « Aurore aux doigts de rose » ; ἐπὶ οἴνοπα πόντον, « la mer couleur de vin » — révèlent une densité qu’on n’avait pas perçue. Un menu de restaurant, un panneau routier, une notice de médicament — la langue crépite de sens qu’on n’entendait pas. Le livre contamine ce qui le précède. On revient au monde et le monde a changé — non parce qu’il a bougé, mais parce que le retour a creusé la perception.

Ce qu’on trouve dans Finnegans Wake, à chaque retour, on ne le cherchait pas. C’est peut-être cela qui fait qu’on revient.


Notes bibliographiques : L’indispensable demeure le texte-source, James Joyce, Finnegans Wake (Londres, Faber & Faber, 1939). Pour accompagner la lecture— et pour le plaisir — lorsqu’on bute sur un mot : Roland McHugh, Annotations to Finnegans Wake (3e éd., Johns Hopkins University Press, 2006). Sur le fragment 124 d’Héraclite et le concept de cosmance : « Fragment 124 d’Héraclite : La cosmance du tas ».