L’astre sans atmosphère

Noël 1872. Nietzsche offre à Cosima Wagner cinq préfaces à « cinq livres qui n’ont pas été écrits. » La première porte un titre de feu : La Passion de la vérité. En son centre, une figure convoquée comme preuve qu’un tel orgueil ait pu exister. Héraclite. Mais pas celui qu’on attend.

La tradition l’a scellé en un mot : ὁ σκοτεινός, l’Obscur. Et par-dessus, un visage — le pleureur, celui qui sanglote sur l’écoulement des choses pendant que Démocrite rit. Sénèque appose les deux masques l’un contre l’autre, Juvénal s’en amuse. Le cliché tient depuis vingt siècles. Héraclite ténébreux, larmoyant, drapé dans le deuil universel. L’homme qui pleure parce que tout passe.

Nietzsche n’en garde rien.

L’astre

Son Héraclite est solaire. Les grands solitaires, écrit-il, « vivent dans leur propre système solaire ». Et lui plus qu’aucun : « un astre privé d’atmosphère ». L’image est exacte jusqu’au froid. Un astre sans atmosphère brille sans réchauffer, son éclat ne se diffuse pas, ne caresse personne. « Son œil ne brille que tourné vers l’intérieur ; vers l’extérieur son regard est éteint et glacé. » La froideur que la tradition prenait pour de la tristesse change de signe. Ce n’est pas du chagrin. C’est de l’autarcie. Les murailles en sont « de diamant », pour qu’on ne les enfonce pas.

Nietzsche mesure cette solitude à un contraste. Pythagore, Empédocle se tenaient eux aussi pour des demi-dieux. Mais la croyance en la métempsycose, « l’unité de tout ce qui vit », les ramenait vers les hommes, vers la compassion, vers le salut. Un fil les rattachait. Héraclite, aucun. « Aucun désir, aucune volonté d’aider ou de sauver. » Il n’a besoin de personne, et sa sagesse non plus. La formule que Nietzsche lui prête est sans retour : « l’immortalité des hommes a besoin de lui, et non pas lui de l’immortalité de l’homme Héraclite ».

L’oracle

Reste l’obscurité. Nietzsche ne la nie pas — il la déplace. Son Héraclite parle « pareil au dieu de Delphes lui-même, qui ne révèle ni ne dissimule ».

Le fragment 93 a un troisième verbe, que la citation laisse de côté : οὔτε λέγει οὔτε κρύπτει ἀλλὰ σημαίνει — ne dit pas, ne cache pas, mais fait signe. Nietzsche ne l’ignore pas. Il le traduit, et il le charge : « une signification qui reste éternellement à déchiffrer », des formules à « interpréter comme des sentences d’oracle », prononcées « d’une bouche écumante » — la μαινομένῳ στόματι du fragment 92. Il garde le signe et lui ajoute un fond. Le « à déchiffrer » n’est pas dans le grec. σημαίνει fait signe ; il ne chiffre rien.

Le voile qu’Héraclite avait congédié revient par là : un sens en profondeur, un derrière, une parole qui cache sous ce qu’elle montre. Faire d’Héraclite un oracle, c’est lui prêter ce fond. Or il λέγει : il dit. Son logos est commun (fragment 2), offert à tous, et il se comprend ou ne se comprend pas. Pas une énigme à percer — une parole vraie, qu’on entend ou qu’on manque.

L’obscurité ne vient pas de la parole. De ce qu’elle nomme. Φύσις κρύπτεσθαι φιλεῖ : surgeance aime à se dérober. Non par défaut de clarté, par structure — ce qui se montre se retire dans l’acte même de se montrer. Le mot est clair, la chose recule. Pas une nuit où il faudrait porter la lumière. Le retrait qui appartient au surgir.

Cet Héraclite-là s’est cherché lui-même. « C’est moi-même que j’ai cherché et interrogé », rappelle Nietzsche, qui souligne le mot : ἐδιζησάμην ἐμεωυτόν, fragment 101, avec le verbe de la consultation oraculaire. Il a accompli seul, sur lui-même, le γνῶθι σαυτόν de Delphes. L’Obscur est un homme qui s’est pris pour temple.

L’enfant

Et au cœur de la préface, l’image qui nous tient. Nietzsche voit Héraclite attentif aux jeux d’enfants bruyants, et lui prête une pensée que « du moins aucun mortel n’avait eue en pareille circonstance » : il méditait « sur le jeu de ce grand enfant qu’est le monde — sur cette sempiternelle facétie : construire un monde, détruire un monde ».

C’est le fragment 52. αἰὼν παῖς — le vivre-durer (vivance) joue. Nietzsche tient la souveraineté du jeu, la gratuité, le sérieux sans gravité. Il tient presque tout.

Presque. Car il met un nom derrière l’enfant : Zeus. Le grand enfant, chez lui, est un dieu qui bâtit et défait des mondes par facétie. Et c’est là qu’on cesse de le suivre. Le fragment ne dit pas Zeus. Il dit παῖς, un enfant, et la royauté est celle de l’enfant, παιδὸς ἡ βασιληίη. Pas de joueur derrière le jeu. Le jeu qui joue. Mettre Zeus, c’est rendre un visage à ce qui n’en a pas, refaire un souverain là où il n’y a qu’une souveraineté sans ordonnateur. Nietzsche, qui a délivré Héraclite du pleureur, l’a re-divinisé d’un cran. La gratuité du jeu lui a paru avoir encore besoin d’un dieu pour jouer.

*

Le geste reste, et il est juste. Contre le masque du sage en larmes, Nietzsche dresse un astre froid qui ne console pas et ne demande rien. L’Obscur cesse d’être triste pour se tenir en retrait — non par défaut de clarté, par excès de signe. Héraclite ne pleurait pas sur les choses qui passent. Il regardait jouer un enfant.


Friedrich Nietzsche, « La Passion de la vérité », première des Cinq préfaces à cinq livres non écrits (décembre 1872), trad. M. Haar et M. de Launay, Œuvres I, Pléiade, Gallimard. Sur le fragment 93, et le refus d’en tirer un Héraclite oracle : Marcel Conche, Héraclite. Fragments (PUF) « ne dit ni ne cache mais donne des signes », qui tient le dire héraclitéen pour un critère de vérité, non pour une énigme à interpréter. Là où il tient ce critère, ces pages portent l’obscurité un cran plus loin : elle quitte la parole, claire, pour ce qu’elle nomme — surgeance, qui se dérobe (fragment 123).