Le hasard qui prend, le hasard qui défait

Rosset a écrit la philosophie de la sauce mayonnaise. Logique du pire, chapitre II1. Trois sorts possibles pour la sauce, donc pour la pensée : la sauce qui prend — philosophie réussie. La sauce ratée — philosophie qui n’a pas su trouver son principe de liaison. La sauce qu’on renonce à monter — philosophie tragique, qui garde les ingrédients épars par méfiance de la réussite plus que de l’échec : Lucrèce, Montaigne, Pascal. La métaphore tient son rang depuis cinquante ans. Personne ne l’a remplacée.

Elle a un défaut. Elle pense trois états discrets là où il faudrait penser une opération continue. La sauce qui a pris n’est pas dans un autre état que la sauce qui trancherait demain. C’est la même physique, vue à deux moments du même geste. Rosset l’aperçoit mais ne l’écrit pas — la métaphore l’enferme dans le discontinu, dans la chronologie de l’écuelle, dans le décompte des produits finis. Or une ligne grecque, vingt-cinq siècles plus tôt, a dit l’opération en bloc.

συνάψιες· ὅλα καὶ οὐχ ὅλα, συμφερόμενον διαφερόμενον, συνᾷδον διᾷδον, καὶ ἐκ πάντων ἓν καὶ ἐξ ἑνὸς πάντα.

Jonctions : touts et non-touts, rassemblé séparé, consonant dissonant, et de toutes choses une, et d’une, toutes choses.

Fragment 10 (Diels-Kranz). Conservé par le Pseudo-Aristote, Du Monde, 396b20. Dix-sept termes, trois couples antithétiques, deux directions inverses d’un même mouvement. La sauce de Rosset est là — sans poubelle et sans placard.

Συνάψιες

Le mot ouvre le fragment. Du verbe συνάπτω : nouer ensemble, attacher l’un à l’autre. Le substantif désigne le geste de la jonction, pas l’état joint. Conche, qui traduit συνάψιες par « Nœuds », tire l’argument d’un vers de Sophocle (Ajax, 1317) : μὴ ξυνάψων, ἀλλὰ συλλύσων — non pour nouer, mais pour dénouer. Le même verbe sert au nouage et à son défaire ; le συμφερόμενον/διαφερόμενον est déjà inscrit dans la racine. Rosset dit la prise. La sauce prend lorsque l’huile et l’œuf se nouent. Héraclite dit la même chose en grec, et il dit plus : la jonction n’est pas un événement ponctuel qui produit un état, c’est un acte qu’il faut continuer. Quand l’acte cesse, la jonction cesse. Le fragment 125, le breuvage d’orge qui se décompose si on ne le remue pas, dit la même mécanique d’une autre image2. La prise est ce qu’on fait, pas ce qu’on a fait.

Rosset l’écrit aussi, à sa manière : « il s’agit de passer d’un état dispersé à un état structuré ». Le verbe passer est juste. Mais la phrase suivante installe deux états là où le grec tenait un seul mouvement. « Deux états : l’un initial […], l’autre final […]. Entre ces deux états, un geste. » La métaphore culinaire impose la chronologie : il y a un avant, il y a un après, et un geste entre les deux. Le fouet relie deux moments. Héraclite refuse la séquence. La sauce n’est pas un après — c’est un pendant. Le pendant ne s’arrête jamais. Quand on cesse de fouetter, la sauce ne devient pas immobile : elle commence à trancher.

Συμφερόμενον διαφερόμενον

Le deuxième couple est le plus précis. Συμ-φερόμενον : porté-ensemble, rassemblé. Δια-φερόμενον : porté-à-part, séparé. Deux participes présents passifs accolés sans copule. Pas successivement. Simultanément. La même chose qui est portée ensemble est portée à part, au même instant, par le même mouvement.

C’est l’expérience du cuisinier, mot pour mot. La sauce qui se monte est, au même moment, en train de se faire et en train de pouvoir se défaire. Une goutte d’huile en trop, un degré en trop, un coup de fouet en moins — la prise s’inverse. Le συμφερόμενον tient, le διαφερόμενον menace. La sauce vit dans la tension entre les deux. Quand le cuisinier dit « elle tient », il ne décrit pas un état stable : il décrit un équilibre qui exclut son inverse à chaque instant et pourrait basculer au suivant. La sauce qui tient n’est pas la sauce qui aurait pris. C’est la sauce qui tient maintenant, par la même opération qui pourrait la faire trancher.

Rosset n’a pas ce couple. Sa sauce réussie est un produit fini, un objet stable, comparable à un système philosophique qui tient ensemble une fois pour toutes. La sauce ratée est un autre produit, raté définitivement, « monstre culinaire », promis à la poubelle. Deux états discontinus, séparés par un seuil que le geste a franchi ou pas. Le grec dit autre chose : pas deux états, deux faces d’une même opération. La sauce réussie est aussi un διαφερόμενον — un porté-à-part contenu, suspendu, qui pourrait se réaliser à tout moment. La sauce ratée est un συμφερόμενον qui a relâché sa prise. Pas deux espèces. Une physique, deux moments.

Συνᾷδον διᾷδον

Le troisième couple ajoute une image. Συν-ᾷδον : chantant-d’accord, consonant. Δι-ᾷδον : chantant-à-côté, dissonant. L’émulsion qui prend est un orchestre. Le jaune tient la basse continue, l’huile entre en ligne mélodique, la moutarde fait sa pédale — chacun joue sa partie au tempo du fouet. Une vitesse en trop, une chaleur qui force, un rythme cassé : un grain s’installe dans la matière, le συνᾷδον s’effiloche. Si rien ne corrige, le διᾷδον l’emporte. L’orchestre redevient une somme d’instruments — ce que Conche, commentant le fragment, pose comme la mort propre de tout ensemble organique : « à la vie succède la mort » lorsque la discordance est totale.

Là encore, pas deux états. Le même geste tient l’accord et porte sa dissonance. Le cuisinier qui vient de monter une sauce n’est pas assuré de monter la suivante — formule que Conche pose pour le joueur de lyre, exacte pour l’émulsion comme pour la phrase philosophique. Rosset, dans son écuelle, n’entend pas cet orchestre : la sauce-objet ne joue plus, elle est. La grammaire grecque garde l’instrument à la main.

Ἐκ πάντων ἓν καὶ ἐξ ἑνὸς πάντα

La clausule du fragment fait le travail dans les deux sens. De toutes choses une : la sauce se monte, les ingrédients s’unissent, l’émulsion se constitue. Mais Héraclite ne s’arrête pas là — il ajoute aussitôt l’autre direction. Καὶ ἐξ ἑνὸς πάντα. Et d’une, toutes choses. La sauce constituée n’est pas un terminus. Elle est aussi le point de départ d’une dispersion à venir. L’huile peut s’extraire, l’œuf peut se séparer, la moutarde peut tomber. Le tas que Rosset croyait transcendé par la prise persiste dans la prise — suspendu, contenu, momentanément invisible.

Cette persistance du dispersé dans le composé est ce que la métaphore culinaire de Rosset ne peut pas penser. Il écrit : « en se prenant, la sauce mayonnaise ajoute aux éléments qui la composent, et dont elle modifie la nature en profondeur ». C’est exactement ce qu’Héraclite refuse. Les éléments ne sont pas modifiés en profondeur — ils sont assemblés dans une configuration qui tient à condition que l’assemblage tienne. L’œuf reste œuf. L’huile reste huile. Ils sont noués, pas fondus. La preuve : la sauce tranche, et l’œuf redevient œuf, l’huile redevient huile. Rien n’a été modifié en profondeur — seulement noué, et le nœud peut se défaire.

Rosset le voit pour le penseur tragique : « l’état premier de « ce qui existe » (l’état « avant la sauce ») subsistera à travers ses différentes métamorphoses et transfigurations ». Mais il réserve cette lucidité au tragique. Pour les réussies et les ratées, il maintient la fiction de la modification en profondeur. Le grec dit que toute prise, fût-elle la plus réussie, est dans la situation que Rosset décrit pour le seul tragique : le dispersé subsiste sous la prise. La différence n’est pas entre transcender et conserver. Elle est entre tenir maintenant et avoir lâché.

La philosophie tragique n’est pas un quatrième cas

Conséquence. Le tragique rossetien — Lucrèce, Montaigne, Pascal — n’occupe pas un troisième territoire à côté des philosophies réussies et des philosophies ratées. Il occupe l’envers du même territoire. Le tragique n’est pas le philosophe qui refuse la sauce : c’est le philosophe qui voit la sauce comme un διαφερόμενον potentiel, et qui en tire la conséquence — ne pas commencer le geste, puisque le geste n’aboutit jamais qu’à une jonction qui pourrait défaire ce qu’elle tient.

Lu sous le fragment 10, le tragique cesse d’être une posture éthique (le refus du vrai-faux de la synthèse) pour devenir une lucidité physique. Pascal ne s’abstient pas de système parce que tout système mentirait. Il s’abstient parce que tout système est, par sa propre mécanique, ce qui pourrait se défaire. Le silence du tragique n’est pas un quatrième terme à côté des trois autres. C’est la moitié occultée de chaque prise réussie. Toute philosophie qui prend est aussi, simultanément, une philosophie qui pourrait trancher. Le tragique écoute ce pourrait. Le réussi l’oublie.

Le penseur tragique a, chez Rosset, le privilège que le cuisinier n’a pas : remettre les ingrédients dans le placard. Pour Héraclite, ce privilège est illusoire. Les ingrédients ne sont jamais dans un placard. Ils sont déjà noués à autre chose, déjà engagés dans d’autres prises, déjà συμφερόμενα-διαφερόμενα à l’intérieur d’eux-mêmes. L’œuf est lui-même une jonction tenue d’un jaune et d’un blanc qui pourraient se défaire. L’huile, une suspension de molécules qui ne tient que par sa propre prise interne. La tête d’ail, un assemblage de gousses qui ne tient que tant que la peau tient. Aucun ingrédient n’est jamais épars pour de bon. La dispersion est elle-même une autre jonction, plus lâche, à une autre échelle.

Le placard est une fiction de laboratoire. Rosset l’a vu — il l’a vu si bien qu’il a écrit, ailleurs, La Force majeure, Le Réel et son double, et tout ce qui s’ensuit. Mais dans le chapitre II de Logique du pire, la métaphore culinaire le contraint au discontinu. La sauce, dans son écuelle, lui a fait croire à un avant et un après.

Coda

Il y a un seul état : la prise en cours. Le hasard qui tient maintenant. La sauce qui blanchit sous le fouet, et qui le fait en même temps que l’huile pourrait se séparer, en même temps que la chaleur pourrait casser la liaison, en même temps que le cuisinier pourrait poser le fouet et laisser le breuvage se décomposer. Rien de ce qui tient ne tient à part de ce qui pourrait défaire — c’est la même opération vue depuis ses deux faces.

Continuer Rosset, ce serait peut-être ceci. Refuser le triptyque (réussie / ratée / tragique) au profit du diptyque héraclitéen (συμφερόμενον / διαφερόμενον), un diptyque qui n’oppose pas deux états mais nomme deux faces d’un même geste. Le système n’est pas l’opposé du dispersé. Le système est le dispersé pris en main, momentanément, par un fouet qui ne s’arrête pas.

La mayonnaise, l’aïoli, le breuvage d’orge, le système hégélien sont parents de plus près qu’on ne croit. Aucun d’eux n’est jamais fini. Aucun d’eux ne tient sans geste. Aucun d’eux n’est à l’abri du retour à l’écuelle. La cuisine et la philosophie ont en commun cette anxiété : ce qui se fait peut se défaire, et c’est la même chose qui se fait et qui pourrait se défaire.

*

Reste, dans toute cuisine, le moment où l’on sert. La sauce est dans le plat, le plat est sur la table, les convives mangent. Rien n’a tranché. Pour aujourd’hui, le fragment 10 est en suspens. Demain, dans le bol resté sur le plan de travail, l’huile recommencera doucement à remonter. C’est la même sauce. C’est aussi la même physique.


  1. Clément Rosset, Logique du pire, PUF, 1971, p. 53, Chapitre II : Tragique et silence, 1. — Des trois manières de philosopher. ↩︎
  2. Lire l’article : Le breuvage qu’il faut remuer ↩︎