La boue et l’or — Rembrandt, trois fois

Au Louvre, l’autre jour, devant le Bœuf écorché. La carcasse ouverte, fendue en deux, suspendue à la traverse. Les empâtements de blanc de plomb déposés sur les terres d’ombre. La graisse brille. Le sang sèche. La matière picturale et la matière animale ne se distinguent plus.

Je revois l’Autoportrait d’Aix. Peint quatre ans plus tard en 1659. Même palette. Même geste. Même boue. Valéry, dans Degas Danse Dessin : « Rembrandt sait que la chair est de la boue dont la lumière fait de l’or ». Chez Rembrandt la lumière ne tombe pas sur la peinture — elle sourd de la peinture même. De sa matière. À la loupe : mêmes coups de brosse, mêmes empâtements, mêmes traces de doigts, de manche de pinceau — ébauchés. Peu commun chez lui. D’ordinaire cette matière brute est réservée aux turbans, aux étoffes. Les chairs, il les monte avec plus de méthode, couche par couche. Ici non. La viande de 1655 et le visage de 1659 : même traitement. Pas d’écart technique entre la carcasse et l’homme.

Même salle, l’Autoportrait au chevalet — vers 1660. Mêmes terres. Mêmes blancs rompus. Mais quelque chose bascule : le peintre se peint en train de peindre, et la palette qu’il tient sur la toile est faite de la même matière que la toile elle-même. Le portrait ne représente pas un homme qui peint — il est peint dans la matière dont il est fait. Le sujet et le médium coïncident. La boue se retourne en or sans cesser d’être boue.

Trois tableaux. Quinze ans au plus. Une seule opération.

Héraclite : σάρμα — ce que le balai ramasse. Le tas, les débris, le ramassis. Fragment 124 : σάρμα εἰκῇ κεχυμένον ὁ κάλλιστος κόσμος — des choses répandues au hasard, le plus beau : la cosmance. Verbe être au présent. Le σάρμα ne devient pas κόσμος — il l’est. Pas de processus, pas de transfiguration, pas de grâce descendant sur la matière vile pour l’élever. Identité.

Devant le Bœuf écorché, c’est ce qui se passe. Les empâtements ne représentent pas la graisse — ils sont graisse. La boue de plomb et de terre ne figure pas la chair — elle l’est. Quand la même boue, quatre ans plus tard, devient un visage, rien n’a changé de nature. Le σάρμα tient. La carcasse et l’autoportrait sont le même tas — même matière déversée (κεχυμένον, répandue, étalée), sans agent, sans providence, sans plan. Ce qui fait qu’on y revoit un monde : la disposition, le κόσμος — parure, ordre, éclat, trois strates dans un seul mot grec.

Spinoza, son voisin à Amsterdam. Connaissance commune : Manasseh ben Israël, que Rembrandt saisit à l’eau-forte en 1636. L’unique substance — Deus sive natura. Chez Rembrandt : tout est matière picturale. Chairs, corps, décors, paysages — tout sort de la peinture et y retourne. La substance ne se divise pas. Le bœuf et le visage sont la même pâte, comme l’étendue et la pensée sont la même chose sous deux attributs.

L’or ne vient pas d’ailleurs. Il est dans la boue, depuis le début.