Diogène jetant son écuelle — Nicolas Poussin

Louvre, aile Richelieu. Nicolas Poussin, Diogène jetant son écuelle, 1655. Huile sur toile, 160 × 221 cm, INV 7308.

Le tableau est immense. Sombre. L’œil est attiré par le ciel, plus clair, dans la partie supérieure.

Sur la gauche, partie inférieure, masse végétale très sombre. Au-dessus : trois arbres, forts, droits. Entre leurs troncs, une percée. Le regard passe. Au travers : le Belvédère de Bramante, reconnaissable.

Dessous : étendue d’eau calme. Un étang. La surface reflète le ciel et la berge opposée. Bleus, bruns, gris. L’œil avance, porté par cette ouverture.

Le plan d’eau s’étire au loin. Sur la berge, à droite, rochers très clairs — jaune de Naples, blanc de plomb. Empâtement. Seul endroit du tableau où la matière picturale s’affirme en épaisseur.

Les plans reculent. Une quinzaine se succèdent. Collines, montagnes. Bleu de plus en plus clair. Architectures. Formes qui s’estompent. La profondeur aspire.

Le chemin qui serpente. Trois virages. Il aboutit à un gué. C’est là que se trouvent les deux figures principales.

Ciel : nuages blancs gris dans bleu. Lumière diffuse, horizontale. Une tension de gauche à droite, s’élevant. Ça part derrière le Belvédère. Ça monte vers le haut à droite.

Les verts passent lentement — vert sombre, vert olive, vert-de-gris — puis les terres, les ocres. Les bleus ensuite. Bleu dans l’eau, bleu lavande sur les collines lointaines, bleu cendré dans le ciel. Aplats et touches de couleurs. Chaque plan porte sa nuance. La couleur n’est pas un vêtement, c’est une température.

Les feuillages : touches juxtaposées, sombres, claires. Un arbre rompu à droite renvoie à l’énorme branche au sol en bas à gauche, en travers du ruisseau. Glacis blancs, fins. Transparence. Reflets.

L’œil revient au premier plan. Là, dans la pénombre des ombrages, sur la gauche, il faut un effort pour voir : une source. L’eau sourd de la terre. De là, elle coule vers les deux personnages.

Au bord de l’eau. Quelques traits de pinceau.

Un jeune homme accroupi. Tunique jaune. Ce jaune est un événement chromatique. Il illumine la composition. L’homme boit dans sa main en coupe. Son bâton gît au sol.

À sa droite, un homme debout. Diogène. La diplax des cyniques. La tunique bleue se fond dans les verts, épouse la végétation. Sa barbe dialogue avec l’écorce des arbres.

Il s’appuie à un bâton. Bois contre terre. Main qui serre. Diagonale de force : le bâton touche le sol entre berge et rivière, remonte vers la main, continue le bras. Ligne qui relie terre et ciel.

À ses pieds, une écuelle. Elle vient de tomber. Diogène l’a jetée. Le jeune homme lui a montré qu’on peut boire dans sa main. Le bâton du garçon jeté au sol fait pendant à l’écuelle. Deux objets devenus inutiles.

Les deux figures sont petites par rapport au paysage. Elles ne sont pas soulignées. Elles sont là.

Au-dessus d’elles, loin derrière, deux autres figures. Rouge, ocre, terre. Entre les deux, le chemin qui serpente.

Les personnages ont été peints sur le paysage. C’est un fait technique, visible à l’œil nu — il suffit de regarder l’Apollon amoureux de Daphné, dans la même salle, à côté, inachevé, pour que la méthode s’offre. D’abord le ciel. Puis les plans lointains, les architectures, les collines. Les feuillages, les masses sombres, les glacis. L’eau. Les rochers. Et sur tout cela — dessus, comme une inscription sur un mur qui existait avant elle — les figures. Diogène, le jeune homme, l’écuelle au sol. Quelques touches de couleur posées sur un monde déjà complet.

Le paysage n’avait pas besoin d’eux. Il était là avant qu’ils n’arrivent. Il sera là après. Les quinze plans continuent de s’étager, les reflets de refléter, la lumière de traverser les feuillages. Le monde que Poussin a composé ne tient compte d’aucun geste philosophique. L’eau n’enregistre pas le renoncement. Le ciel n’en sait rien.

C’est cette indifférence qui donne sa grandeur au geste. Diogène jette son écuelle — et le monde ne bronche pas. Le renoncement s’inscrit dans quelque chose qui le précède, le déborde et l’ignore. La mince couche de peinture qui porte les figures repose sur des strates massives qui n’en ont pas besoin. Le geste est sans mesure. Le monde n’en fait rien.


Valéry, à propos du paysage  : « Poussin et Claude l’ordonnent et le composent magnifiquement. Le site chante : il est à la nature ce que l’opéra est à l’ordinaire de la vie. » Le mot juste est composition. Poussin ne représente pas un paysage — il le compose. Il l’ordonne de telle sorte que l’œil ne puisse pas se reposer. Chaque plan appelle le suivant. La diagonale du bâton ouvre une tension qui traverse toute la surface. La quinzaine de plans construit une profondeur qui aspire le regard au lieu de le satisfaire.

Le 1er mars 1665. Poussin a soixante et onze ans. Il écrit à M. de Chambray :

« La fin de la peinture est la délectation. Il faut commencer par la disposition, puis par l’ornement, le décoré, la beauté, la grâce, la vivacité, le costume, la vraisemblance et le jugement partout. Ces dernières parties sont du peintre et ne se peuvent apprendre. C’est le Rameau d’or de Virgile que nul ne peut trouver ni cueillir s’il n’est conduit par la fatalité. »

Le Rameau d’or. L’Énéide, chant VI : pour descendre aux Enfers, Énée doit trouver une branche dorée dans la forêt de Cumes. La Sibylle prévient — si le destin t’appelle, la branche vient d’elle-même ; sinon, aucune force ne la brisera. On ne cherche pas le Rameau d’or. On s’astreint à la disposition, à l’ornement, au costume, à la vraisemblance — et le Rameau vient ou ne vient pas.

Poussin sait ce qu’il dit. Ce qu’il appelle fatalité n’est ni l’inspiration ni le hasard. Une troisième chose : une nécessité qui ne se révèle qu’à celui qui s’est soumis aux règles. La main qui pose ce glacis, qui décide ce jaune, qui trace cette diagonale — elle ne choisit pas librement, elle ne trébuche pas non plus sur le résultat. Elle obéit à quelque chose qu’elle découvre dans le travail même, que le travail rend possible et que rien d’autre ne rendrait possible. Les « parties du peintre » — celles qui « ne se peuvent apprendre » — ne sont pas un don. Elles sont un effet. L’effet de la contrainte rigoureusement appliquée sur une perception qui s’affine en s’exerçant.

Volonté qui coïncide avec ce qu’elle produit. Nécessité qui coïncide avec la liberté. Le vieux Poussin, la main tremblante, sait que le Rameau ne se cueille pas. Il se laisse cueillir par celui que la fatalité a conduit jusque-là. Par celui qui a travaillé assez longtemps pour que le travail devienne autre chose que du travail.


Ce tableau résiste. On peut y revenir cent fois : quelque chose tient encore. Le jaune vibre contre le vert. La diagonale relie terre et ciel. L’écuelle au sol dialogue avec le temple au loin. Les relations se multiplient, débordent la mémoire. Le tableau contient plus que ce qu’un seul regard peut saisir.

Ce qui résiste, c’est le contrepoint. Non pas entre les personnages — entre les moyens mêmes. Le dessin trace des contours que la couleur déborde. La composition organise des plans que la lumière traverse sans les respecter. L’empâtement des rochers clairs contredit les glacis transparents des feuillages. Les gestes de la touche, sèche ici, fondue là. Le format — 160 sur 221 — impose une horizontalité que la composition se plaît à rompre. Jusqu’au support : la toile absorbe les couches, les retient, les fait jouer les unes contre les autres.

Chaque registre a sa logique propre. Aucun ne cède aux autres. C’est ce contrepoint — pas l’anecdote de Diogène, pas la profondeur des plans — qui fabrique la jubilation. L’œil ne peut pas tout saisir d’un seul tenant. Il revient. Et chaque retour ouvre un rapport qu’il n’avait pas vu.

Délectation : non pas plaisir passager — transformation durable. Après le Paysage avec Diogène, le paysage réel change. La lumière oblique sur une branche n’est plus un spectacle — c’est un problème de plans. L’étendue d’eau dans un parc n’est plus un décor — c’est une construction de reflets. L’œil entraîné par Poussin voit des relations là où il ne voyait que des surfaces. Et cet effet persiste. Il ne se dissipe pas en sortant du musée.

Après Poussin, on voit d’autres peintres autrement. Claude Lorrain révèle une organisation des plans qu’on ne percevait pas. Corot laisse apparaître sous sa légèreté une architecture rigoureuse. L’œil reconfiguré par ce tableau ne se contente pas de mieux voir Poussin — il voit autrement tout ce qu’il regardait avant.

Volonté et joie. Les deux faces d’un même processus.


note bibliographique : Nicolas Poussin, Lettre à M. de Chambray, L’échoppe, 1988. Paul Valéry, Degas Danse Dessin, Gallimard, 1938. — Paysage avec Diogène, INV 7308, aile Richelieu. Billetterie du Louvre1.


  1. Ce site ne reproduit pas les œuvres dont il parle.
    Un tableau de deux mètres réduit à quelques centimètres sur un écran perd son format, sa matière, sa lumière, son support — c’est-à-dire l’essentiel de ce qui le fait tenir. La reproduction donne l’illusion de voir. Elle empêche de regarder.
    Les textes ici décrivent des œuvres qu’il faut aller voir. Au Louvre, dans une salle de concert, dans un livre tenu en main. La description fait un travail que la reproduction ne fait pas : elle oblige à reconstituer les rapports, à engager la perception, à combler les écarts. Le lecteur qui reconstruit le jaune d’une tunique contre le vert des feuillages travaille — et c’est ce travail qui prépare le regard.
    Les dimensions, les techniques, les lieux sont donnés. Le chemin est tracé. Le raccourci non. ↩︎