Le Monde organise son 37ᵉ Forum philo. Titre : « Espérer, malgré tout ? »
Je lis et je ris.
Pas méchamment. Comme doit rire Zarathoustra quand il descend de sa montagne après dix ans de solitude et croise un vieux saint dans la forêt. Le saint prie, chante des cantiques, aime Dieu. Zarathoustra s’éloigne et se dit :
« Serait-ce possible ! Ce vieux saint dans sa forêt n’a pas encore entendu dire que Dieu est mort ! »
J’ai lu les contributions. On y parle de « brèche du peut-être », de « figure extravagante de l’espérance », d’« imagination critique », de « lueurs » et de « contretemps ». On convoque Bloch, Arendt, Marcuse, Abensour. Personne n’ouvre l’Éthique.
La question « Espérer, malgré tout ? » suppose que l’espérance est un bien. Que sans elle nous sombrons. Que le « malgré tout » — les guerres, les effondrements, la catastrophe écologique, la montée des autoritarismes — exige plus d’espérance, pas moins. L’espérance serait le dernier rempart.
Et si l’espérance était le problème ?
Spinoza contre l’espérance
Ouvrons Spinoza. Éthique III, définition 12 : « L’Espoir est une Joie inconstante, née de l’idée d’une chose future ou passée de l’issue de laquelle nous doutons en quelque mesure. » Définition 13 : « La Crainte est une Tristesse inconstante, née de l’idée d’une chose future ou passée de l’issue de laquelle nous doutons en quelque mesure. »
Même structure. L’espoir et la crainte : jumeaux. Les deux naissent du doute. Les deux oscillent. L’espoir n’est pas le contraire de la peur — il en est le complice.
L’espoir avoue l’impuissance. Si je pouvais agir, je n’espérerais pas — j’agirais. Mais je ne peux pas. Alors j’espère. Je suis ballotté entre joie anticipée et tristesse anticipée. Spinoza nomme cela fluctuatio animi — fluctuation de l’âme. Passion triste. Non pas tristesse pure, mais joie instable mêlée de crainte. Tant que j’espère, je reste suspendu à un futur incertain. Je n’habite pas le présent. J’attends.
Spinoza oppose espoir et joie. La vraie joie — laetitia — naît de l’augmentation de puissance. Elle ne dépend d’aucun futur. Elle est éprouvée maintenant, dans l’action présente. L’espoir regarde demain. La joie habite aujourd’hui.
On nous dit : « Il faut espérer. » Spinoza répondrait : « Il faut vouloir. »
Nuance.
Le réel est idiot
Le réel est idiot — Rosset l’a montré. Non pas absurde, produit d’une raison folle, mais a-rationnel. Personne n’a voulu que cela se passe ainsi. Le monde ne va nulle part. Pas de providence, pas de sens caché, pas de « tout finira bien ». Espérer, c’est projeter sur le réel une téléologie qu’il n’a pas. Croire que demain devrait être meilleur. Mais le réel ne « devrait » rien. Il est.
Rosset, Logique du pire : « Ce qui fait la nécessité grecque — celle des Tragiques — c’est d’être là, non d’être parce que : le destin ne désigne rien d’autre que le caractère irréfutablement présent de ce qui existe. »
Le réel n’a pas de raison d’être. Il est. Les Tragiques nommaient destin cette présence brute, sans justification. Non pas : ce qui doit arriver. Mais : ce qui est là, maintenant, inéluctablement. Œdipe n’a commis aucune faute morale. Il a agi selon ce qu’il savait, fui la prophétie, tenté d’échapper au sort. Les oracles se réalisent quand même — non par volonté divine, mais parce que le hasard s’arrange ainsi. Personne n’a voulu. Cela est arrivé.
Et la pièce tient debout. Comme Lear hurlant dans la tempête, Cordelia morte dans ses bras — pas de rédemption, pas de leçon, pas de consolation. La pièce ne s’effondre pas dans le nihilisme. Elle produit une joie. La joie tragique. Celle qui naît non malgré l’horreur, mais dans l’horreur. Parce que la forme tient. Parce que la langue résiste. Parce que le chant continue.
Il faut distinguer. Le nihiliste dit : rien ne vaut. Le tragique dit : tout vaut — précisément parce que rien ne dure. Le nihiliste renonce. Le tragique affirme. L’espérance se situe curieusement entre les deux : elle ne renonce pas tout à fait, mais elle n’affirme pas non plus. Elle suspend. Elle attend. Elle fuit le seul temps qui soit.
Le passé n’est plus. Le futur n’est pas encore. Seul le présent existe. Or l’espoir porte toujours sur le futur. Espérer, c’est fuir le présent — et manquer le seul lieu où la joie est possible.
L’espérance refuse le réel. Elle dit : ce qui est ne me suffit pas. J’attends autre chose. Demain sera mieux. Le tragique répond : ce qui est, est. Demain ne sera rien d’autre qu’un nouveau présent — qui ne te suffira pas davantage si tu n’as pas appris à jouir de celui-ci. L’espérance est une fuite en avant déguisée en vertu. On la célèbre parce qu’elle a bonne mine. Elle porte les habits de la résistance. Mais sous les habits, la même oscillation : joie anticipée, crainte anticipée, et le présent qui file entre les doigts.
La joie tragique
La sagesse tragique n’est pas : tout est foutu, résignons-nous. La sagesse tragique : le réel est ce qu’il est, et pourtant je me réjouis. In tristitia hilaris, in hilaritate tristis. Joyeux dans la tristesse, triste dans la joie. Les deux ensemble. Giordano Bruno — qui sera brûlé vif — savait cela. La joie n’efface pas le tragique. Elle surgit en lui.
Quand j’écoute les Variations Goldberg, je n’espère rien. Je ne pense pas : vivement la variation 15. Je ne regrette pas : ah, la variation 3 était mieux. Je suis dans la note qui sonne maintenant. Cette note — celle-ci, pas une autre — occupe tout l’espace. Elle suffit. L’Aria revient à la fin, identique à celle du début. Rien n’a changé dans la partition. Tout a changé dans l’écoute. Les trente variations ont travaillé l’oreille. Le thème est le même — et c’est un autre monde.
Cette présence pure au présent — sans espoir, sans regret — c’est la joie tragique.
La musique ne console pas. Elle n’espère pas. Elle ne promet rien. Elle fait jouir du temps tel qu’il est. Du temps qui passe, qui ne revient pas, qui détruit tout ce qu’il crée. La musique ne nie pas cette destruction. Elle la danse.
Il n’y aura jamais que des présents. L’un après l’autre. Chacun aussi réel que celui-ci. Chacun aussi éphémère. Chacun exigeant la même présence. Espérer demain, c’est manquer aujourd’hui.
Fabriquer, pas espérer
On objectera : « Mais sans espoir, pourquoi agir ? »
Confusion. Espérance et volonté sont des gestes contraires. L’espérance est passive — j’attends que les choses changent. La volonté est active — je transforme le présent. J’agis maintenant. Avec ce qui est. Sans garantie de succès.
On convoquera Bloch. Le Principe Espérance tente de sauver l’espérance en la rendant docte — docta spes, l’espérance informée, militante, qui ne se contente pas d’attendre mais qui anticipe activement. Bloch distingue l’espérance naïve (attendre que ça passe) de l’espérance « concrète » (travailler à ce qui n’est pas encore). La distinction est séduisante. Mais elle esquive la question. Une espérance active — qui transforme le présent, qui ne fluctue plus, qui ne dépend plus du résultat — est-elle encore de l’espérance ? Ou bien est-elle devenue autre chose — de la volonté, précisément ? Bloch sauve le mot en changeant le contenu. Il appelle « espérance » ce que Spinoza appellerait fortitudo — la force d’âme. Le geste est généreux. Il reste une confusion.
Beethoven devient sourd à trente ans. Il ne se résigne pas — il décide. Les derniers quatuors, les dernières sonates — les œuvres les plus radicales de son époque — naissent dans le silence. Non malgré la surdité : la surdité n’explique rien. Beethoven compose pour ce que la logique harmonique exige, pas pour ce que l’oreille peut supporter. L’opus 131, quatuor en ut dièse mineur : sept mouvements enchaînés sans pause, une fugue inaugurale qui nie toute résolution, un adagio qui suspend le temps. Aucune concession au public. Aucune concession au confort. Il fabrique — pas avec « ce qui lui reste », mais avec ce qu’il choisit.
Villon attend la potence. Grand Châtelet, 1462. Il n’espère pas la grâce. Il écrit. Le quatrain qui rime son cul avec son col. Le testament qui lègue ce qu’il n’a pas. La danse au pied du gibet. Pas d’espoir. Jubilation quand même.
Galina Ustvolskaya compose sous Staline. Leningrad, années 1950. Ses œuvres ne sont pas jouées. Elle sait qu’elles ne le seront pas. Elle n’espère pas la chute du régime — elle n’attend rien du tout. Elle compose. Dans le tiroir. Pour personne.
La Sixième Sonate pour piano : huit minutes de clusters martelés à la limite de la douleur. Le clavier frappé comme avec un bloc de bois. Les cordes du piano traitées comme de l’acier. Le corps du pianiste poussé au seuil de l’épuisement. Pas d’expression — pas de « message ». Le son frappe comme un poing frappe un mur : non pour l’abattre, mais parce que le geste l’exige. Ustvolskaya ne proteste pas. Elle ne dénonce pas. Elle fait. Que le tiroir reste fermé n’y change rien. L’œuvre existe. Elle n’a besoin de personne pour exister.
Trois gestes, un seul mouvement. Beethoven fabrique dans le silence. Villon jubile au pied de la potence. Ustvolskaya martèle pour le tiroir. Aucun des trois n’espère. Les trois agissent. Par puissance — pas par espoir.
Amor fati
Nietzsche, Ecce Homo : « Ma formule pour ce qu’il y a de grand dans l’homme est amor fati : ne rien vouloir d’autre que ce qui est. Ne pas se contenter de supporter l’inéluctable, encore moins se le dissimuler, mais l’aimer. » Non pas subir en serrant les dents. Aimer. Activement. Joyeusement.
L’espérance dit : le monde devrait être autrement. Amor fati répond : le monde est ce qu’il est, et je l’aime tel qu’il est. Ce n’est pas résignation. C’est affirmation maximale.
L’éternel retour — cette image que Nietzsche déploie dans Le Gai Savoir — teste la volonté. Imagine que tout ce qui arrive revienne éternellement, à l’identique. Voudrais-tu revivre ta vie exactement telle qu’elle a été ? Non pas les meilleurs moments — toute ta vie, y compris la douleur, l’ennui, la perte. La question ne porte pas sur l’éternité. Elle ne demande pas de croire à un cycle cosmique. Elle force à prendre au sérieux le présent. Ce présent, unique, éphémère, qui ne reviendra pas. Dire oui à l’éternel retour, c’est dire oui au présent tel qu’il est — sans condition, sans réserve. Espérer demain, c’est le sacrifier. C’est dire : ce présent ne suffit pas. J’en veux un autre.
Héraclite, fragment 52 : « Le Temps est un enfant qui joue en déplaçant les pions : la royauté d’un enfant. » Pas de providence. Le monde est un jeu. Gratuit. L’enfant ne joue pas pour quelque chose. Il joue. Le monde ne va nulle part. Il advient.
Lucrèce donne l’image la plus nue de cette gratuité. Les atomes tombent parallèlement dans le vide. Éternellement. Puis, sans raison, l’un dévie — le clinamen. Imperceptiblement. Les atomes se heurtent. Le monde naît. Pourquoi cette déviation ? Aucune raison. Elle arrive. Le monde est là, sans pourquoi. Espérer qu’il aille quelque part, c’est lui prêter un but qu’il n’a pas. C’est transformer le jeu gratuit en projet rationnel.
Montaigne : « C’est une absolue perfection, et comme divine, de savoir jouir loyalement de son être. » Jouir loyalement. Sans tricher, sans appeler le futur à la rescousse.
Jouir, avec tout
Alors que faire du « malgré tout » ?
Pas espérer malgré tout — fuir dans un futur incertain. Jouir malgré tout — affirmer le présent tel qu’il est.
On entendra : facile à dire. Jouir du présent quand des villes sont bombardées, quand des enfants meurent de faim, quand la planète se défait — n’est-ce pas obscène ?
L’objection confond la joie et l’indifférence. Elle confond aussi l’affect et la posture. La joie tragique n’est pas le confort. Elle n’est pas le déni. Elle est la décision d’agir depuis la plénitude plutôt que depuis le manque. Celui qui espère agit pour que le monde change — et si le monde ne change pas, il s’effondre avec lui. Celui qui affirme agit parce que l’action est juste — et si le monde ne change pas, il continue. La puissance ne dépend pas du résultat. L’espérance en est l’esclave.
Le médecin qui soigne sans espoir de guérir n’est pas cynique — il est présent. Le militant qui agit sans garantie de victoire n’est pas résigné — il est libre. La mère qui élève un enfant dans un monde en ruine ne le fait pas par espoir — elle le fait par affirmation. C’est le geste le plus courageux qui soit : agir sans filet. L’espérance est un filet. Elle amortit la chute — mais elle empêche aussi le saut. Qui espère se retient. Qui affirme saute.
Villon n’écrit pas depuis un bureau — il écrit depuis une cellule. Ustvolskaya ne compose pas dans le confort — elle compose sous Staline, pour un tiroir fermé. Bruno ne philosophe pas à l’abri — il brûle. La joie tragique n’est pas un privilège de nanti. C’est une décision qui se prend là où l’on est, avec ce que l’on a — y compris quand ce que l’on a, c’est la potence, le silence ou le bûcher. L’espérance a besoin de conditions favorables pour survivre. La joie tragique n’a besoin de rien.
Les guerres continuent, les famines continuent, le monde s’effondre ? Oui. Il faut agir ? Oui. Mais pas par espoir. Par puissance. Par jubilation.
Se réjouir de vivre. Non parce que demain sera meilleur. Non parce que tout finira bien. Mais parce que maintenant, ici, le réel est là. Et ce réel, aussi tragique soit-il, vaut mieux que le néant.
Spinoza le savait : la joie augmente la puissance d’agir. L’espérance la diminue. Qui veut transformer le monde a intérêt à commencer par la joie — non par le vœu pieux. Éthique IV, scolie de la proposition 67 : « L’homme libre ne pense à rien moins qu’à la mort, et sa sagesse est une méditation non de la mort, mais de la vie. » Non de demain — de la vie. Maintenant.
C’est cela, la joie tragique. Celle qui ne fuit pas. Celle qui ne console pas. Celle qui ne promet rien. Celle qui regarde le réel en face — et qui danse quand même.
On organise des forums pour espérer malgré tout. Bach composait avec tout.
Le vieux saint dans sa forêt n’a décidément rien entendu.
Laetor quia absurdum.
Publié le 1 févier 2026 — mis à jour le 18 février 2026
Notes bibliographiques : Pour approfondir cette généalogie de la joie tragique, on se reportera à l’édition de référence de Marcel Conche, Héraclite : Fragments (PUF, 1986) ainsi qu’à la physique de Lucrèce, De la nature des choses (GF-Flammarion, 1998). La question du « jouir loyalement » trouve son assise dans le livre III des Essais de Michel de Montaigne (PUF, coll. « Quadrige », 2004). Concernant la mécanique des passions tristes et de la joie, voir Baruch Spinoza, Éthique (trad. B. Pautrat, Seuil, 2010). Pour la tentative de sauver l’espérance par la docta spes, voir Ernst Bloch, Le Principe Espérance (trad. F. Wuilmart, Gallimard, 1976-1991, 3 vol.).. L’œuvre de Friedrich Nietzsche constitue ici le pivot central, notamment Ainsi parlait Zarathoustra (Flammarion, 1996), Le Gai Savoir (GF, 2007) et Ecce Homo (Gallimard, 1992). Enfin, pour une analyse de l’insignifiance du réel et de l’approbation du pire, l’ouvrage fondateur de Clément Rosset, Logique du pire (PUF, 1993 [1971]), demeure indispensable.
Sur les variations Goldberg voir l’article sur opus 132, pour Beethoven, toujours opus 132 l’article sur les variations Diabelli.