Fiat justitia, pereat mundus. Que la justice soit faite, le monde dût-il périr. On attribue la formule à Ferdinand Ier. Benjamin, dans l’épilogue de L’Œuvre d’art à l’ère de sa reproductibilité technique, la retourne : le fascisme esthétisant proclame Fiat ars — pereat mundus. Que l’art soit fait, le monde dût-il périr.
La formule suppose que le monde aurait pu ne pas périr. Qu’il faudrait un décret, une force extérieure pour le détruire. Que sa perte serait un prix consenti sur l’autel de l’art.
Or le monde périt. Il périt en permanence. Les étoiles s’effondrent, les continents dérivent, les langues meurent avec leur dernier locuteur. Personne n’a rien demandé. La périssabilité du monde est son régime. Il tient en se défaisant. Il périt comme le feu brûle : en se maintenant. Inéluctable dans sa chute, imprévisible dans son renouvellement, gratuit dans l’une et dans l’autre.
Pereat mundus est un pléonasme.
Et l’art ? L’art se fout du monde. Royalement. Βασιλικῶς. Héraclite le savait : παιδὸς ἡ βασιληίη, la souveraineté est celle de l’enfant1. Un enfant qui joue aux pions ne décrète pas que le monde doit périr pour que sa partie ait lieu. Il joue. Le monde fait ce qu’il veut. La partie continue. σάρμα εἰκῇ κεχυμένων ὁ κάλλιστος κόσμος : Des choses répandues au hasard, le plus beau, la cosmance1. Le tas et la beauté sont contemporains. Ils l’ont toujours été.
Le monde n’avait pas besoin de permission pour périr. L’art n’avait pas besoin d’un sacrifice pour jouer.
- Voir l’article sur le fragment 124