Valère Novarina s’est éteint le 16 janvier 2025.
Le premier texte que j’ai lu de lui se trouvait dans un catalogue d’exposition de Dubuffet. Il y avait dénombré – dans les 501 psycho-sites de celui-ci – 2006 personnages auxquels il donnait des noms : Jean Chantant, Jean des Ludes, Jeanjean Verbien, Jean des Bêtes, Jean d’Ici, etc. Ensuite tout un jeu entre : espace, hors, personne et intérieur. 501 textes. Un vertige.
Puis le théâtre. Il m’a fallu alors faire le plein de ses textes — pièces, mais aussi Le Théâtre des paroles.
Ce qui m’a toujours fasciné : Novarina travaille la langue comme matière. Elle n’est plus seulement texte, elle devient parole. Elle prend une autre consistance. Malléable, plastique, jouissive. Les acteurs jouent avec, je regarde dans la stupeur et le rire, dans la jubilation.
Les dernières pièces que j’ai vu de lui. 2024, Les personnages de la pensée. Machine incroyable. Pas deus ex machina : Verba ex machina – Laetitia ex machina. Les mots jaillissent de la machine théâtrale, la joie en surgit. Un collage, une recomposition de textes que j’avais déjà entendus et que je retrouvais différents. Autre lumière. Autre scène.
Puis, comme une prémonition, Le Jeu des Ombres. Orphée revisité. Les thèmes de Monteverdi traversent cette déflagration verbale où les morts parlent aux vivants, où Louis de Funès croise Eurydice dans un monde en cendres. Les personnages tentent de ranimer le langage comme on ranime un feu, soufflant sur les braises du verbe. Une opérette-descente aux enfers où le tragique bascule en jubilation.
Le rire novarinien fonctionne comme les tracés de Dubuffet : il maintient des tensions incompatibles. L’humour devient principe actif. L’œuvre ne se prend pas au sérieux tout en restant absolument rigoureuse. Novarina place un acteur comique parmi les morts avec le même sérieux que le quodlibet de Bach, ou Villon faisant rimer son cul avec son col.
In tristitia hilaris. Joyeux dans la tristesse. Le rire surgit au cœur du tragique, non pour l’alléger, mais pour le rendre plus aigu. L’œuvre qui se prend trop au sérieux rate le ressaut. Elle reste coincée dans le solennel. L’œuvre qui rit de sa propre virtuosité atteint le point de fusion.
La différence avec le théâtre de l’absurde est décisive. Beckett, Ionesco : le langage échoue, le sens s’effondre, le néant envahit. Chez Novarina, le langage prolifère. Il ne s’effondre pas, il déborde. L’absurde constate un manque. Novarina célèbre un excès.
In hilaritate tristis.