Jenny Néel, Au hasard comme on peut — ou : le gratuit austère

Le texte arrive sans préface ni cadre. Une « Route d’Emmaüs », puis une autre route, puis une autre. On est dehors, d’emblée, dans la marche.

Ce qui frappe d’abord, c’est la tenue. Face à ce qui arrive — et ce qui arrive est d’une violence inaudible : la perte d’un enfant, la mort rôdant à chaque coin de phrase — le texte ne s’effondre pas. Il ne cherche pas à consoler. Il ne construit pas de sens là où il n’y en a pas. Il fait mieux : il maintient une forme. Et cette forme, maintenue, devient la seule chose qui tient.


Route d’Emmaüs. Route du malheur. Route des urgences. Route du quotidien. Route du silence. Route des petits riens. Route de la main tendue. Route de l’ami. Route de l’enfance.

Cette structure n’est pas décorative. Elle ne simule pas un parcours vers la résolution. Chaque route reprend un fil que la précédente a rompu. Le texte tourne autour d’un point fixe — la perte — sans jamais le franchir. Comme les Variations Goldberg autour de la basse harmonique : la basse reste invisible, structurante, les variations ne la montrent jamais directement.

Ce qui change d’une route à l’autre, c’est l’angle. Emmaüs : la perte vue depuis le chemin. Le malheur : vue depuis le ventre, l’avant. Les urgences : vue depuis le corps en chute. Le quotidien : vue depuis le sursis. Chaque section ne résout rien. Elle déplace.


Le mot clé arrive très tôt : « c’est de nouveau l’espoir, ce cancer de l’existence, puisqu’il fait souffrir tant il vous promet l’impossible ». Puis, deux lignes après : « Métastase. »

Cette position face à l’espoir est la plus radicale du texte. Néel ne dit pas que l’espoir est naïf, ou que la réalité est plus forte. Néel dit que l’espoir est une forme de maladie qui se répand. Le Pain rompu sur la route d’Emmaüs — l’événement qui relance l’espoir dans l’évangile — ne tient pas sa promesse. « On croyait partager, on se trouve démuni. Rien ne tient. »

Ce geste — rejeter l’espoir comme consolation — dégage un espace inhabituel. « Il vaudrait mieux l’aimer pour ce qu’il est, libérés que nous serions alors de tout espoir de le changer. » Le réel n’a pas besoin d’être changé. Il a besoin d’être regardé. Et cette lucidité n’est pas désespoir — elle est libération.


« Route des urgences ». Le narrateur — celui qui a vécu la perte, qui a traversé ce qu’il nomme « catabase », la descente — connaît un choc brutal :

« Ils n’étaient pas dix mille mais le choc le réveilla, anabase venue on ne sait d’où : il va lui fallenir réapprendre le souffle, se lover à nouveau dans la rondeur du flot, accepter le ballottement du vivre, être à nouveau son nourrisson. »

L’anabase — la remontée, comme dans Xénophon — n’est pas progressive. Elle n’est pas préparée. Elle arrive « on ne sait d’où ». Le « choc » le réveille. Avant : descente, absence, « pas de lumière, pas d’entrée en tunnel ». Après : il doit réapprendre à vivre, mais comme un « nourrisson ». Pas retour à l’avant — recommencement total.

Ressaut. Basculement soudain, changement de nature. Pas consolation, pas progression. Irruption.


Dans L’Inépuisable, le gratuit est jubilation. Bach conclut les Goldberg par des chansons de taverne. Villon fait rimer son cul avec son col. Le rire surgit au coeur du tragique.

Chez Néel, le gratuit est d’une autre nature. Il est austère. « Y être pour rien. Tel est bien le lot du vivant, son incapacité à rendre raison de quoi que ce soit, sinon de se dire qu’au moment où l’on s’affirme vivant, on l’est, mais rien de plus, et cela ne dure que le temps du maintenant. »

Pas de jubilation ici. Juste l’affirmation de ce qui est, sans raison, sans justification. Le gratuit bachien célèbre. Le gratuit de Néel accepte. Deux modalités du même principe : l’absence de raison ne condamne pas, elle libère.

La « main tendue » qui « ne se referme jamais totalement, refusant de posséder, de tenir, de com-prendre » — cette image dit tout. Com-prendre : prendre avec. Néel rompt le mot. La main ne prend pas. Elle reste ouverte. Ce qui passe entre les doigts est « comme l’eau de la rivière, là bien qu’insaisissable. »


Le passage le plus structurellement osé arrive après la longue méditation sur Œdipe et Jocaste. Néel reprend la formule du Pater Noster — « Notre Père qui êtes aux cieux… » — et la transforme en invocation à la Mère :

« Notre Mère qui nous menez aux cieux / Que votre Nom soit sanctifié, Vous dont le nom de Mère est en sa consonance ou son homophonie signe de l’océan… »

Le basculement est triple. « Notre Père » devient « Notre Mère ». « Qui êtes aux cieux » devient « qui nous menez aux cieux » — la passivité devient mouvement forcé. Et la dernière ligne renverse le « Amen » traditionnel : « Et qu’enfin jamais, plus jamais, rien ne nous délivre de désirer. »

La prière ne demande pas de délivrance. Elle demande de ne pas être délivrée. Le désir — même celui qui douleureux — est préférable au néant. L’amor fati retiré de toute grandeur affirmative. Plein, direct, presque quotidien : ne me délivrez pas du désir, même si le désir fait mal.

La structure connue est retournée pour produire un sens qui n’existait pas avant le retournement. Le sacré n’est pas aboli — il est déplacé vers la Mère, vers l’Océan, vers le corps.


Cette phrase, vers la fin du texte, concentre la position de Néel en une seule inversion syntaxique :

« Qui vous rend un peu plus vivant, lucide, riant dès lors de tout message d’espoir. »

Le deuil fait. Il transforme. Comme une oeuvre qui « fait quelque chose » au lieu de « vouloir dire » quelque chose. Le texte de Néel est lui-même ce processus : pas une description du deuil, mais la trace de ce que le deuil fait à la langue. Les phrases qui se brisent, reprennent, recommencent — « encore un pas, encore un pas, qui sait ? » — ce n’est pas un effet de style. C’est l’opération elle-même.


« Elle était dans son couffin d’enfant, les yeux bien clos, et nous les yeux humides, humidité qui, dès lors, ne nous a pas quittés. »

Tout est là. La petite fleur d’amandier du début — « elle l’a déposée, la petite fleur d’amandier mais pour peu de temps » — ne revient pas. Elle n’est pas « résolue ». Le couffin reste couffin, les yeux restent clos.

Ce qui tient, ce n’est pas une réponse. C’est la forme elle-même. Le texte a fait un tour complet — d’Emmaüs à l’enfance, de l’absence à la présence des enfants qui reviennent, de la catabase à l’anabase — et il n’a résolu rien. Il a maintenu une forme face à ce qui ne se résout pas.

« Le réel est, simplement : insensible à la douleur, à la joie, il ne peut être accompagné d’aucun adjectif ; structure froide et sans âme, règne de l’implacable. »

Et pourtant le texte continue. Après cette phrase, il y a encore des routes. Le « règne de l’implacable » n’arrête pas l’écriture. La forme tient. Pas par espoir — l’espoir a été déclaré métastase dès la première page. Elle tient par entêtement. Par ce que Néel, en citant Jocaste, appelle « vivre au hasard, comme on peut. »

C’est peut-être la formule la plus honnête qu’on ait écrite sur ce qui maintient une vie après une perte : pas « il faut aller de l’avant », pas « le temps guérit », mais « comme on peut. » Le gratuit austère. La forme qui ne justifie rien sinon qu’elle est là.


Jenny Néel, Au hasard comme on peut, Les Belles Lettres, 2025.