Carnet

  • L’arithmétique du ressaut

    En exergue de mon essai, Le Ressaut — Héraclite et l’inépuisable, j’ai placé cette formule grecque comme une loi de physique élémentaire : « Ἡ ἐπιστροφὴ αὔξει ». Le retour fait croître1. Cette proposition n’est pas une coquetterie philologique. Elle est le protocole d’accès aux œuvres inépuisables.

    Elle affirme que la valeur d’une œuvre ne se mesure pas à l’immédiateté de son impact, mais à sa capacité de résistance : une œuvre ne commence à « croître » qu’au moment où l’on accepte de ne pas l’avoir épuisée au premier regard.

    La barrière de l’ennui

    John Cage, dans son ouvrage Silence2, décrivait cette mécanique avec une précision quasi mathématique :

    In Zen they say: If something is boring after two minutes, try it for four. If still boring, try it for eight, sixteen, thirty-two, and so on. Eventually one discovers that it’s not boring at all but very interesting.

    Soit : « Dans le Zen, on dit : si quelque chose vous ennuie après deux minutes, essayez pendant quatre. Si c’est toujours ennuyeux, essayez pendant huit, seize, trente-deux, et ainsi de suite. Finalement, on découvre que ce n’est pas ennuyeux du tout, mais très intéressant. »

    Ce que Cage nomme « ennui » est en réalité la résistance de notre propre système perceptif. Face à une œuvre de Bach, une composition de Poussin ou une nappe sonore de la Bomb Squad, notre cerveau cherche d’abord le « déjà-connu ». L’étiquette. Le sens rassurant. S’il ne le trouve pas immédiatement, il décrète l’ennui.

    L’invitation de Cage — cette progression géométrique du temps passé (2, 4, 8, 16…) — est le prix à payer pour briser la vitre de la perception confuse. C’est le coût d’entrée du ressaut.

    Le temps comme décapant

    Pourquoi le retour fait-il croître ? Parce que l’œuvre inépuisable est une architecture de la tension. Elle encode une densité de rapports internes (rythmiques, chromatiques, structurels) qui excède mathématiquement notre capacité de saisie initiale.

    Le « retour » n’est pas une répétition du même. C’est un décapage—à 2 minutes, on subit la forme ; à 8 minutes, on commence à percevoir la nécessité des jonctions ; à 32 minutes, l’imprévisible devient inéluctable.

    Le retour fait croître l’œuvre parce qu’il transforme le spectateur. En revenant à l’objet, nous cessons de consommer une émotion pour commencer à percevoir une construction. La joie n’est alors plus une grâce qui nous tombe dessus, mais l’effet d’une synchronisation entre notre attention et la volonté technique de l’artiste.

    L’exergue grec et le protocole de Cage disent la même chose. La répétition n’use que ce qui était déjà mince. Ce qui résiste s’épaissit — et au bout du retour, ce n’est pas l’œuvre qui change, c’est notre puissance d’exister qui augmente.

    Ἡ ἐπιστροφὴ αὔξει


    1. ἐπιστροφὴ : Épistrophè, le mot est de Plotin, le geste ne l’est pas. Chez Plotin l’âme se retourne vers son principe, remonte vers l’Un, quitte le sensible. Ici rien ne remonte. Le retour va vers le matériau — la partition, la phrase, la toile — et ce qu’il augmente ne se trouve pas au-dessus, mais à côté : les œuvres déjà entendues, déjà lues, déjà vues. L’épistrophè irradie à l’horizontale. Elle ne convertit pas — elle reconfigure. ↩︎
    2. CAGE John, Silence: Lectures and Writings, Middletown (CT), Wesleyan University Press, 1973 [1961]. ↩︎
  • Jenny Néel, Au hasard comme on peut — ou : le gratuit austère

    Le texte arrive sans préface ni cadre. Une « Route d’Emmaüs », puis une autre route, puis une autre. On est dehors, d’emblée, dans la marche.

    Ce qui frappe d’abord, c’est la tenue. Face à ce qui arrive — et ce qui arrive est d’une violence inaudible : la perte d’un enfant, la mort rôdant à chaque coin de phrase — le texte ne s’effondre pas. Il ne cherche pas à consoler. Il ne construit pas de sens là où il n’y en a pas. Il fait mieux : il maintient une forme. Et cette forme, maintenue, devient la seule chose qui tient.

    *

    Route d’Emmaüs. Route du malheur. Route des urgences. Route du quotidien. Route du silence. Route des petits riens. Route de la main tendue. Route de l’ami. Route de l’enfance.

    Cette structure n’est pas décorative. Elle ne simule pas un parcours vers la résolution. Chaque route reprend un fil que la précédente a rompu. Le texte tourne autour d’un point fixe — la perte — sans jamais le franchir. Comme les Variations Goldberg autour de la basse harmonique : la basse reste invisible, structurante, les variations ne la montrent jamais directement.

    Ce qui change d’une route à l’autre, c’est l’angle. Emmaüs : la perte vue depuis le chemin. Le malheur : vue depuis le ventre, l’avant. Les urgences : vue depuis le corps en chute. Le quotidien : vue depuis le sursis. Chaque section ne résout rien. Elle déplace.

    *

    Le mot clé arrive très tôt : « c’est de nouveau l’espoir, ce cancer de l’existence, puisqu’il fait souffrir tant il vous promet l’impossible ». Puis, deux lignes après : « Métastase. »

    Cette position face à l’espoir est la plus radicale du texte. Néel ne dit pas que l’espoir est naïf, ou que la réalité est plus forte. Néel dit que l’espoir est une forme de maladie qui se répand. Le Pain rompu sur la route d’Emmaüs — l’événement qui relance l’espoir dans l’évangile — ne tient pas sa promesse. « On croyait partager, on se trouve démuni. Rien ne tient. »

    Ce geste — rejeter l’espoir comme consolation — dégage un espace inhabituel. « Il vaudrait mieux l’aimer pour ce qu’il est, libérés que nous serions alors de tout espoir de le changer. » Le réel n’a pas besoin d’être changé. Il a besoin d’être regardé. Et cette lucidité n’est pas désespoir — elle est libération.

    *

    « Route des urgences ». Le narrateur — celui qui a vécu la perte, qui a traversé ce qu’il nomme « catabase », la descente — connaît un choc brutal :

    « Ils n’étaient pas dix mille mais le choc le réveilla, anabase venue on ne sait d’où : il va lui fallenir réapprendre le souffle, se lover à nouveau dans la rondeur du flot, accepter le ballottement du vivre, être à nouveau son nourrisson. »

    L’anabase — la remontée, comme dans Xénophon — n’est pas progressive. Elle n’est pas préparée. Elle arrive « on ne sait d’où ». Le « choc » le réveille. Avant : descente, absence, « pas de lumière, pas d’entrée en tunnel ». Après : il doit réapprendre à vivre, mais comme un « nourrisson ». Pas retour à l’avant — recommencement total.

    Ressaut. Basculement soudain, changement de nature. Pas consolation, pas progression. Irruption.

    *

    Dans Le Ressaut, le gratuit est jubilation. Bach conclut les Goldberg par des chansons de taverne. Villon fait rimer son cul avec son col. Le rire surgit au coeur du tragique.

    Chez Néel, le gratuit est d’une autre nature. Il est austère. « Y être pour rien. Tel est bien le lot du vivant, son incapacité à rendre raison de quoi que ce soit, sinon de se dire qu’au moment où l’on s’affirme vivant, on l’est, mais rien de plus, et cela ne dure que le temps du maintenant. »

    Pas de jubilation ici. Juste l’affirmation de ce qui est, sans raison, sans justification. Le gratuit bachien célèbre. Le gratuit de Néel accepte. Deux modalités du même principe : l’absence de raison ne condamne pas, elle libère.

    La « main tendue » qui « ne se referme jamais totalement, refusant de posséder, de tenir, de com-prendre » — cette image dit tout. Com-prendre : prendre avec. Néel rompt le mot. La main ne prend pas. Elle reste ouverte. Ce qui passe entre les doigts est « comme l’eau de la rivière, là bien qu’insaisissable. »

    *

    Le passage le plus structurellement osé arrive après la longue méditation sur Œdipe et Jocaste. Néel reprend la formule du Pater Noster — « Notre Père qui êtes aux cieux… » — et la transforme en invocation à la Mère :

    « Notre Mère qui nous menez aux cieux / Que votre Nom soit sanctifié, Vous dont le nom de Mère est en sa consonance ou son homophonie signe de l’océan… »

    Le basculement est triple. « Notre Père » devient « Notre Mère ». « Qui êtes aux cieux » devient « qui nous menez aux cieux » — la passivité devient mouvement forcé. Et la dernière ligne renverse le « Amen » traditionnel : « Et qu’enfin jamais, plus jamais, rien ne nous délivre de désirer. »

    La prière ne demande pas de délivrance. Elle demande de ne pas être délivrée. Le désir — même celui qui douleureux — est préférable au néant. L’amor fati retiré de toute grandeur affirmative. Plein, direct, presque quotidien : ne me délivrez pas du désir, même si le désir fait mal.

    La structure connue est retournée pour produire un sens qui n’existait pas avant le retournement. Le sacré n’est pas aboli — il est déplacé vers la Mère, vers l’Océan, vers le corps.

    *

    Cette phrase, vers la fin du texte, concentre la position de Néel en une seule inversion syntaxique :

    « Qui vous rend un peu plus vivant, lucide, riant dès lors de tout message d’espoir. »

    Le deuil fait. Il transforme. Comme une oeuvre qui « fait quelque chose » au lieu de « vouloir dire » quelque chose. Le texte de Néel est lui-même ce processus : pas une description du deuil, mais la trace de ce que le deuil fait à la langue. Les phrases qui se brisent, reprennent, recommencent — « encore un pas, encore un pas, qui sait ? » — ce n’est pas un effet de style. C’est l’opération elle-même.

    *

    « Elle était dans son couffin d’enfant, les yeux bien clos, et nous les yeux humides, humidité qui, dès lors, ne nous a pas quittés. »

    Tout est là. La petite fleur d’amandier du début — « elle l’a déposée, la petite fleur d’amandier mais pour peu de temps » — ne revient pas. Elle n’est pas « résolue ». Le couffin reste couffin, les yeux restent clos.

    Ce qui tient, ce n’est pas une réponse. C’est la forme elle-même. Le texte a fait un tour complet — d’Emmaüs à l’enfance, de l’absence à la présence des enfants qui reviennent, de la catabase à l’anabase — et il n’a résolu rien. Il a maintenu une forme face à ce qui ne se résout pas.

    « Le réel est, simplement : insensible à la douleur, à la joie, il ne peut être accompagné d’aucun adjectif ; structure froide et sans âme, règne de l’implacable. »

    Et pourtant le texte continue. Après cette phrase, il y a encore des routes. Le « règne de l’implacable » n’arrête pas l’écriture. La forme tient. Pas par espoir — l’espoir a été déclaré métastase dès la première page. Elle tient par entêtement. Par ce que Néel, en citant Jocaste, appelle « vivre au hasard, comme on peut. »

    C’est peut-être la formule la plus honnête qu’on ait écrite sur ce qui maintient une vie après une perte : pas « il faut aller de l’avant », pas « le temps guérit », mais « comme on peut. » Le gratuit austère. La forme qui ne justifie rien sinon qu’elle est là.


    Jenny Néel, Au hasard comme on peut, Les Belles Lettres, 2025.

  • Novarina — La langue comme matière

    Valère Novarina s’est éteint le 16 janvier 2025.
    Le premier texte que j’ai lu de lui se trouvait dans un catalogue d’exposition de Dubuffet. Il y avait dénombré – dans les 501 psycho-sites de celui-ci – 2006 personnages auxquels il donnait des noms : Jean Chantant, Jean des Ludes, Jeanjean Verbien, Jean des Bêtes, Jean d’Ici, etc. Ensuite tout un jeu entre : espace, hors, personne et intérieur. 501 textes. Un vertige.

    Puis le théâtre. Il m’a fallu alors faire le plein de ses textes — pièces, mais aussi Le Théâtre des paroles.
    Ce qui m’a toujours fasciné : Novarina travaille la langue comme matière. Elle n’est plus seulement texte, elle devient parole. Elle prend une autre consistance. Malléable, plastique, jouissive. Les acteurs jouent avec, je regarde dans la stupeur et le rire, dans la jubilation.
    Les dernières pièces que j’ai vu de lui. 2024, Les personnages de la pensée. Machine incroyable. Pas deus ex machina : Verba ex machina – Laetitia ex machina. Les mots jaillissent de la machine théâtrale, la joie en surgit. Un collage, une recomposition de textes que j’avais déjà entendus et que je retrouvais différents. Autre lumière. Autre scène.
    Puis, comme une prémonition, Le Jeu des Ombres. Orphée revisité. Les thèmes de Monteverdi traversent cette déflagration verbale où les morts parlent aux vivants, où Louis de Funès croise Eurydice dans un monde en cendres. Les personnages tentent de ranimer le langage comme on ranime un feu, soufflant sur les braises du verbe. Une opérette-descente aux enfers où le tragique bascule en jubilation.
    Le rire novarinien fonctionne comme les tracés de Dubuffet : il maintient des tensions incompatibles. L’humour devient principe actif. L’œuvre ne se prend pas au sérieux tout en restant absolument rigoureuse. Novarina place un acteur comique parmi les morts avec le même sérieux que le quodlibet de Bach, ou Villon faisant rimer son cul avec son col.
    In tristitia hilaris. Joyeux dans la tristesse. Le rire surgit au cœur du tragique, non pour l’alléger, mais pour le rendre plus aigu. L’œuvre qui se prend trop au sérieux rate le ressaut. Elle reste coincée dans le solennel. L’œuvre qui rit de sa propre virtuosité atteint le point de fusion.
    La différence avec le théâtre de l’absurde est décisive. Beckett, Ionesco : le langage échoue, le sens s’effondre, le néant envahit. Chez Novarina, le langage prolifère. Il ne s’effondre pas, il déborde. L’absurde constate un manque. Novarina célèbre un excès.
    In hilaritate tristis.

  • Ouverture

    Après des années à noircir des cahiers de notes et de croquis, à accumuler les ébauches et les fichiers numériques, cet espace en ligne devient le lieu où je mets mes pensées à l’épreuve de la lecture.

    Ce carnet accueillera des jalons de mon travail en cours — notamment autour de L’Inépuisable, essai sur les opérations qui produisent l’intensité dans les œuvres d’art. En parallèle, j’y partagerai mes réflexions sur les fragments d’Héraclite auxquels je suis revenu — ainsi que d’autres digressions.

    Des textes proposés pourront y trouver place.

    Bienvenue dans cet carnet en construction.