Deux ré — Bach partita n°2

Cöthen, entre 1717 et 1720. Bach écrit six pièces pour violon seul. Pas de basse continue, pas d’accompagnement. Un instrument à quatre cordes, seul face au silence. Sur la page de titre, il note : Sei Solo. Six solos — mais aussi, en italien bancal, sois seul. Le violon ne peut compter que sur lui-même.

La Partita n° 2 en ré mineur ouvre sur deux ré joués à l’unisson. Corde à vide — le ré grave qui résonne librement, sans qu’aucun doigt ne le touche — et le même ré, tenu sur la corde de sol par la main gauche. Même hauteur, deux cordes. Deux sources physiques pour une même note. Les spectres harmoniques diffèrent — deux longueurs de corde, deux timbres, deux modes de vibration pour une même fréquence fondamentale. Les harmoniques foisonnent, se renforcent, interfèrent. La richesse que ni l’une ni l’autre ne produirait seule. Le même, deux fois, qui n’est pas le même.

Après ce double ré, la Partita commence sagement. Allemande, courante, sarabande, gigue : quatre danses, quatre genres codifiés, quatre mouvements en forme binaire. Le programme est convenu. Bach l’honore — avec cette gravité particulière du ré mineur, plus sombre que la norme, mais rien qui déborde le cadre. Une suite de danses parmi d’autres.

Puis la Chaconne.

Deux cent cinquante-six mesures. Aussi longue que les quatre mouvements précédents réunis. La Partita n’a pas de cinquième mouvement — elle a une métastase. Quelque chose s’est passé dans l’écriture qui a fait exploser le contenant.

La chaconne est une forme à contraintes. Un thème de basse, quatre mesures, se répète de bout en bout. Chaque phrase se conclut par un mouvement cadentiel qui arrive sur ré. Pas de contraste tonal à grande échelle — là où la sonate classique opposera des tonalités, la chaconne revient toujours au même point. Le lit est fixe. Seules les eaux changent. ποταμοῖσι τοῖσιν αὐτοῖσιν — les mêmes fleuves, des eaux toujours autres.

Mais la contrainte va plus loin. Le violon est un instrument monodique. Une corde, un archet, une note à la fois. Bach écrit à quatre voix. Il force l’instrument à faire ce qu’il ne peut pas faire — ou plutôt : il découvre que les règles du violon contiennent plus de possibilités que le violon ne le sait. Les doubles cordes, les accords brisés, les voix suggérées par le mouvement mélodique — la polyphonie n’est pas plaquée sur l’instrument, elle est extraite de ses contraintes. Comme l’imprévisible est extrait des règles du jeu de pions.

αἰὼν παῖς ἐστι παίζων, πεσσεύων. La vivance est un enfant qui joue aux pions. Fragment 52. Les règles sont strictes — mais la combinatoire déborde toute prévision. Le joueur ne maîtrise pas l’ensemble des configurations. Il joue coup par coup, et le jeu le porte plus loin qu’il ne savait aller.

Bach joue aux pions. Ses pions : quatre cordes, un archet, un ostinato de quatre mesures, le retour obligé au ré. Ses règles sont plus strictes que celles de n’importe quelle sonate. Et c’est cette étroitesse qui produit l’amplitude.

Puis les variations commencent, et pendant quinze minutes on passe par tout. Accords massifs, arpèges qui montent et descendent, lignes monodiques nues, silences. Le mineur cède au majeur — moment de lumière au centre de la pièce. Puis le majeur cède au mineur. Les trois sections se contractent : trente-trois variations, dix-neuf, douze. L’espace se resserre. Les cadences arrivent plus vite. La musique se densifie comme un fleuve qui accélère en approchant du rapide.

Dans les dernières mesures, les cinq premières mesures de la Chaconne reviennent — non plus filet monodique mais accords pleins, chargés de toute la polyphonie qu’on vient de traverser. Le même matériau. Élargi. Puis les deux ré. Les mêmes que ceux de l’Allemande, cinq mouvements plus tôt. Même note, mêmes cordes, même geste de l’archet.

Une partita est une suite de danses. Quatre mouvements suffisent. Le programme est rempli. Mais la forme de la chaconne — cet ostinato qui revient, ces quatre mesures qui se répètent — contient une combinatoire que quatre mouvements de danse ne pouvaient pas épuiser. Les règles du jeu exigeaient qu’on aille plus loin. Comme l’Arietta de l’opus 111 de Beethoven, un siècle plus tard, qui dévore la sonate dont elle est le dernier mouvement — explorant le thème jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à explorer.

La Chaconne dévore la Partita. Le dernier mouvement avale tout ce qui précède. L’allemande, la courante, la sarabande, la gigue — elles préparaient le terrain, elles posaient le ré mineur, elles dansaient dans le cadre. La Chaconne prend le cadre et le remplit jusqu’aux bords. L’inéluctable des règles — l’ostinato, le retour au ré, les quatre cordes — produit l’imprévisible des variations. Et l’excès du résultat déborde tout ce qu’une suite de danses pouvait contenir.

Brahms, dans une lettre à Clara Schumann, en 1877 : « Sur une seule portée, pour un petit instrument, l’homme écrit un monde entier des pensées les plus profondes et des sentiments les plus puissants. Si j’imaginais avoir pu créer, même concevoir cette pièce, l’excès d’excitation et de bouleversement m’aurait fait perdre la raison. » Il transcrit la Chaconne pour la main gauche seule. Le geste est juste. Brahms ne libère pas la pièce de sa contrainte — il en ajoute une. Cinq doigts pour jouer quatre voix. L’étroitesse qui fait la puissance.

Deux ré ouvrent la Partita. Deux ré ferment la Chaconne. Même note, mêmes cordes. Mais entre les deux, cinq mouvements ont passé — et l’oreille qui entend ces deux ré à la fin n’est plus l’oreille qui les entendait au début.

ξυνὸν γὰρ ἀρχὴ καὶ τέλος ἐπὶ κύκλου περιφερείας. Sur la circonférence, le commencement et la fin sont communs. Fragment 103. Les deux ré sont le même point sur le cercle. On y arrive par le chemin le plus long — deux cent cinquante-six mesures, toute l’amplitude de l’instrument, mineur, majeur, mineur. Le point n’a pas bougé. C’est nous qui avons changé.

Le violon est seul.

Sei solo.

Et de cette solitude, un monde.


Notes : La Partita n° 2 en ré mineur (BWV 1004) fait partie du cycle « Sei Solo. a Violino senza Basso accompagnato » (BWV 1001-1006), dont le manuscrit autographe est daté de 1720 à Cöthen. Une très belle version à écouter : Hilary Hahn, Partita n° 2 en ré mineur (Sony, 1997).