Un vieux livre de Henri Lechat, Phidias et la sculpture grecque au Vᵉ siècle (1906, réédition 1924, E. de Boccard, Éditeur, Paris). Style suranné, érudition impeccable.
Deux pôles. Polyclète et l’école d’Argos : le Doryphore comme canon. Proportions fixées, eurythmie du corps, beauté idéale — la forme qui tient. Esprit dorien. En face, Myron : le Discobole, le corps saisi dans la torsion de l’acte, l’énergie prise au vol. Lechat oppose nettement l’idéal canonique à la logique de l’action.
Entre les deux, Phidias. Pour Lechat, c’est le couronnement : l’école attique accomplit la « juste et harmonieuse fusion » de qualités parfois contraires, les unes ioniennes, les autres doriennes. L’Attique — continentale et presque insulaire, limitrophe de cités doriennes, ouverte sur la mer ionienne — fournit le sol de cette rencontre ; le moment péricléen, les moyens. Le Parthénon en est le fruit. Fusion, donc — et Lechat y insiste.
Or Winckelmann et les archéologues allemands avaient cartographié le même terrain au XIXᵉ. Nietzsche, dans la Naissance de la tragédie (1872), en tire tout autre chose : l’apollinien et le dionysiaque ne sont plus des catégories stylistiques régionales qu’on réconcilie — ce sont des pulsions en lutte, dont la tragédie naît comme union conflictuelle, une réconciliation qui ne supprime pas l’opposition mais la met au travail.
Même matériau, gestes inverses. L’historien de l’art voit une harmonie conquise. Le philosophe voit une tension féconde. Lechat, un demi-siècle après Nietzsche, continue de décrire les pièces sans voir qu’elles ont été montées autrement — et c’est justement ce qui rend son livre précieux. Il donne la chair archéologique d’une opposition que la philosophie a durcie. Relire Lechat après Nietzsche, c’est voir ce que la sublimation philosophique a dû forcer pour transformer une fusion en combat.