[ Extrait de l’ouverture de mon essai ]
Ἡ ἐπιστροφὴ αὔξει
Ouverture
Je suis François, dont il me poise,
Né de Paris emprès Pontoise,
Et de la corde d’une toise
Saura mon col que mon cul poise.
Quatre vers, rien de plus. Un condamné travaille la langue.
Grand Châtelet, 1462. François Villon attend la mort. Plutôt que prier, il fait tourner la rime comme tournera son corps au bout de la corde. Son identité : un prénom, une origine, un supplice. « La corde d’une toise » : le bourreau devient géomètre. Mon col saura ce que mon cul poise — l’anatomie se fait calcul, la chute du corps résonne dans la chute du vers. Le quatrain boucle sur lui-même comme la corde bouclera autour du cou.
Quatre vers contiennent plus de tensions que quatre vers ne devraient contenir. La rime col/cul comprime l’anatomie et l’obscénité en un rapport sonore. Le o rond de col se creuse en u dans cul — la lettre bascule comme le corps basculera. Le surgissement du cul dans un testament — obscène, exact, musical — fait éclater le registre. Et rire. Le condamné ne triche pas avec la mort ; il la retourne en matière verbale. Il danse au pied de la potence.
Face à ce quatrain, j’éprouve une joie terrible.
Pas la joie malgré la mort — la joie dans la mort même.
Giordano Bruno, brûlé vif à Rome en février 1600, avait la formule : In tristitia hilaris, in hilaritate tristis. La coincidentia oppositorum de Nicolas de Cues, que Bruno radicalise : les contraires ne s’alternent pas — ils fusionnent. Villon au pied de la potence ne console pas de la mort. Il fait danser la mort. La danse reste mortelle. La mort reste dansée. Les deux tiennent ensemble, dans le même vers, dans la même rime.
Le quatrain ne progresse pas vers la joie. Il bascule.
Trois vers préparent. Le premier donne le nom. Le deuxième donne le lieu. Le troisième donne l’instrument. Information, topographie, mécanique — tout s’accumule sans que rien ne se passe encore. Puis le quatrième vers transmute. Saura mon col que mon cul poise : la contrainte mortelle devient danse verbale. Pas après coup, pas par un effort de sublimation. D’un coup. Le vers bascule — et l’expérience change de nature.
En architecture : le décalage dans un mur — la marche qui brise la continuité d’une surface. Le pied bute. Le plan change. La brutalité du saut dans la matérialité du bâti. Ce basculement : le ressaut.
Ce que la mort impose, le vers le retourne.
*
Cinq siècles et ces quatre vers tiennent encore. Non par mystère — par construction. Les tensions internes du quatrain excèdent ce qu’une seule lecture peut saisir. La rime col/cul se donne immédiatement. Mais revenir au quatrain, c’est entendre aussi la géométrie : toise/poise, la mesure de la corde et le poids du corps, le bourreau géomètre et la physique de la pendaison. Revenir encore, c’est percevoir l’identité réduite à son squelette — François, Paris, la corde — comme un acte de dépouillement volontaire où le condamné se défait de tout sauf du langage. Chaque retour découvre une strate que le précédent n’avait pas dépliée.
Cette résistance au retour : l’inépuisabilité.
L’œuvre qui résiste contient, par construction, plus de relations internes qu’une seule traversée ne peut actualiser. Cinq pierres dans un jardin zen peuvent être inépuisables. Mille détails qui ne font qu’éblouir s’épuisent en trente secondes si aucune relation ne résiste au regard. L’intensité frappe ; la densité tient.
Ce qui rend une architecture dense — par quelles opérations, dans quels matériaux, sous quelles contraintes — c’est la question de ce livre. Pas l’émotion devant l’œuvre. Pas le goût qui classe. La mécanique qui produit.
*
Vingt avant Villon, un homme dépose un livre dans le temple d’Artémis à Éphèse. Il ne l’explique pas. Il ne commente pas. Il dépose et s’en va. Héraclite l’Obscur — ὁ Σκοτεινός, disaient les Anciens — laisse un texte si dense que vingt-cinq siècles de lectures n’ont pas suffi à l’épuiser. L’accusation est toujours la même : on n’y comprend rien. La défense est toujours la même : ce n’est pas obscur — c’est dense.
Vingt-cinq siècles après Héraclite, un homme publie un livre après dix-sept ans de travail. James Joyce, Paris, 1939. Finnegans Wake : six cent vingt-huit pages. Joyce ne simplifie rien. Il dépose et meurt deux ans plus tard.
L’accusation revient : Joyce l’illisible. Même réponse : pas illisible — dense. Chaque mot-valise comprime deux langues, trois sens, cinq échos. La syntaxe ne coule pas — elle tresse. L’œil qui cherche une phrase droite ne trouve rien. L’œil qui accepte le tressage n’en finit pas de trouver.
Deux hommes qu’on accuse d’obscurité. Deux livres déposés sans mode d’emploi. Qui veut comprendre, qu’il travaille.
Héraclite dépose un livre dans un temple. Joyce dépose un livre dans le monde. Villon dépose un quatrain dans une cellule. Ce qui est assez dense résiste au temps. Pas besoin de protéger, d’expliquer, de justifier.
Déposer. Laisser le jeu jouer.
Table des matières
- Ouverture
- Le jeu
- Le mot
- Les trois forces
- L’enfant
- Dubuffet
- Dostoïevski
- Ustvolskaya
- Le feu
- Le tas
- Le scandale
- Cosmance
- Rosset
- Bach
- Joyce
- La cession
- Le verbe effacé
- Beethoven
- Le fleuve
- Ponge
- Finnegans Wake
- L’inespérable
- Rembrandt
- L’arc et la lyre
- L’épistrophè
- Bibliographie
Essai de 17 000 mots — Manuscrit en recherche d’éditeur