le ressaut

[ Premières pages du Ressaut, essai sur le retour aux œuvres. ]

Je suis François

L’Été indien, c’est presque toujours dans un bouchon que ça monte de la radio, sur le périphérique, quelque part entre la porte d’Italie et la porte de Saint-Cloud, là où l’on a le temps d’écouter une chanson entière. Celle-ci me prend chaque fois au même endroit. Le couplet parlé enfile la plage, un automne où il fait beau, une saison qui n’existe, paraît-il, qu’au nord de l’Amérique, jusqu’à « une aquarelle de Marie Laurencin ». Et je souris du procédé, que je connais par cœur ; les chœurs entrent, les premiers frissons avec eux, Joe Dassin se met à chanter, et j’y suis, exactement là où j’étais la fois précédente. Le sourire ne m’a protégé de rien. La chanson finit, la file avance de trois mètres, et il n’en reste aucune trace le lendemain. La chanson me prend, elle ne me rappelle pas.

Certaines œuvres nous reviennent toujours pareilles, quand d’autres, qui n’ont pas bougé, nous reviennent chaque fois autrement. Les premières ne sont pas forcément mauvaises, ni les secondes forcément grandes, et leur différence n’est ni tout entière dans l’œuvre ni tout à fait en nous. Calvino l’a dit des classiques, qui n’ont jamais fini de dire ce qu’ils ont à dire ; c’est joliment dit, et il en donne lui-même la raison : nous avons changé, et l’histoire, celle de l’école qui les a faits classiques, les éclaire autrement ; de leur matière, il ne dit rien.

Quatre vers de Villon me rappellent à eux depuis longtemps : trente-deux syllabes sur une seule rime, trois fois rien.

Je suis François, dont il me poise,
Né de Paris emprès Pontoise,
Et de la corde d’une toise
Saura mon col que mon cul poise.

Il y est question d’un homme condamné à être pendu, qui le sait, qui l’écrit, et qui, au lieu de se plaindre, tout au moins ici, nous met sous le nez son col et son cul, pesés l’un par l’autre comme à la romaine du boucher. Il ne nous épargne pas la mort, elle est là, au bout d’une corde longue d’une toise, six pieds, un homme debout et un peu plus. C’est de cette exactitude de maçon que je ris. On l’a épargné, d’ailleurs, puis banni, et on perd sa trace. Rire ne console de rien, on s’en doute.

Que j’aie ri la première fois, rien d’étonnant, ce qui m’étonne, c’est d’y rire encore sans que ce soit jamais tout à fait au même endroit. Le cul, planté juste avant la rime, où l’on attendrait plutôt l’âme, a sans doute été l’un des premiers déclencheurs. François, ensuite, qui était alors le même mot que français, si bien que le voleur signe pour tout le royaume, et le regrette. Paris emprès Pontoise m’a pris plus de temps : un Parisien qui se situe par rapport à Pontoise, c’est comme si j’écrivais né à Paris, près de Cergy. Saura au futur, je l’ai vu encore plus tard, un jour où je n’en demandais pas tant. Quant à poise, qui ferme le premier vers et le dernier, il m’a lui aussi fait sourire d’emblée, de le voir changer de poids en chemin, de la peine à la viande. Enfin, la toise : j’ai ri bien plus tard, en apprenant qu’elle avait son étalon au Châtelet, fixé à un pilier, là même où Villon attendait qu’on le pende ou qu’on l’épargne. Le quatrain, lui, n’a pas perdu une lettre.

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Essai de 25 000 mots.