Valéry, toujours dans Degas danse dessin :
« Ce que j’appelle « Le Grand Art », c’est simplement l’art qui exige que toutes les facultés d’un homme s’y emploient, et dont les œuvres sont telles que toutes les facultés d’un autre soient invoquées et se doivent intéresser à les comprendre… »
Pas une faculté — toutes. Pas la sensibilité seule, pas l’intelligence seule, pas la mémoire seule. Le tout, engagé. Côté fabrication et côté perception — même exigence. Celui qui fait et celui qui reçoit sont pris dans le même étau.
Valéry oppose ce Grand Art à l’art moderne qui « tend à exploiter presque exclusivement la sensibilité sensorielle, aux dépens de la sensibilité générale ou affective, et de nos facultés de construction, d’addition des durées et de transformation par l’esprit ». Un seul canal saturé. Toujours « plus avancé, plus intense, plus grand, plus vite, et toujours plus neuf ». L’intensité croissante des agents physiques. L’endurcissement. L’abolition de la durée.
C’est l’opposition que pose le fragment 124 d’Héraclite entre le σάρμα qui est κόσμος et le σάρμα qui reste σάρμα. Basquiat peint un crâne en 1981 — acrylique, pastel gras, ratures, grattages, couches qui dialoguent entre elles. Dix visites, et de nouvelles connexions apparaissent encore. Le crâne de Warhol de 1976 — sérigraphie, reproduction mécanique, variations chromatiques. Même sujet, la mort. Le choc est réel, le dispositif est intelligent. Rien de nouveau au troisième regard. Ce qui manque : la durée.
Mais le passage décisif est ailleurs. Valéry écrit :
« Qu’y a-t-il de plus admirable que le passage de l’arbitraire au nécessaire, qui est l’acte souverain de l’artiste […] ? »
L’arbitraire au nécessaire. Pas l’arbitraire supprimé par le nécessaire — le passage de l’un à l’autre. La transmutation. Ce qui n’avait aucune raison de tenir se met à tenir. Ce qui était contingent devient inévitable. L’eau à 99° reste liquide. À 100°, vapeur. Valéry nomme ici ce que j’appelle le ressaut — le basculement qualitatif.
Et il le nomme dans le corps. Pas dans l’abstrait. Il parle de « l’extrême volonté, l’extrême sensibilité et la science, conjointes ». Puis cette phrase extraordinaire : la lutte entre « la fin et les moyens, le hasard et le choix, la substance et l’accident, la prévision et l’occasion, la matière et la forme, la puissance et la résistance » — et il compare cette lutte à « l’ardente, l’étrange, l’étroite lutte des sexes ».
Six paires de contraires qui tirent en sens opposé. C’est le fragment 51 — παλίντροπος ἁρμονίη, l’harmonie contre-tendue, l’arc et la lyre. Valéry ne cite pas Héraclite. Il le retrouve dans le corps de l’artiste au travail.
La dernière phrase : cette lutte « compose toutes les énergies de la vie humaine, les irrite l’une par l’autre, et crée ».
Irriter l’une par l’autre. Pas résoudre — irriter. La tension ne se résout pas. Elle produit.